11 novembre en Alsace-Moselle : une mémoire biaisée ?

Une réaction aux différentes déclarations d’Unser Land – Mouvement Alsacien et d’Unsri Gschìcht sur les célébrations du 11 novembre

, par Théo Boucart

11 novembre en Alsace-Moselle : une mémoire biaisée ?
Le mémorial de l’Alsace-Moselle à Schirmeck (Bas-Rhin). Crédit : Emil1234

Le 11 novembre marque l’armistice, la fin de facto de la première guerre mondiale. Partout en France, des commémorations s’attachent à célébrer le souvenir de ce conflit meurtrier et à honorer la mémoire des soldats français morts au combat. Des célébrations qui passent pourtant mal chez les régionalistes alsaciens.

La mémoire au cœur des batailles politiques. Alors que la France et une partie de l’Europe commémorent aujourd’hui les 102 ans de l’Armistice du 11 novembre 1918, l’un des plus groupes régionalistes alsaciens les plus importants a publié sur sa page Facebook un communiqué fustigeant le discours très franco-français durant les commémorations officielles dirigées par les maires, même en Alsace et en Moselle.

Dans ce long post Facebook, intitulé « 11 novembre : les maires 2020 encore en retard d’une guerre ? », Unser Land – Mouvement Alsacien, affirme tout d’abord que « chez nous, la Grande Guerre est vue régulièrement à travers le prisme du nationalisme « bleu blanc rouge » qui ignore notre réalité régionale ». Ce nationalisme serait particulièrement dérangeant, dans la mesure où « 380000 Alsaciens-Mosellans du Reichsland Elsass-Lothringen, citoyens allemandes depuis près de 50 ans en 1918, ont servi loyalement dans l’armée allemande ». Dans le discours officiel, la réalité historique n’aurait pas non plus sa place, car « on peut parler de « Liberté retrouvée » en faisant l’amalgame entre les deux guerres : il n’y a pas eu d’incorporés de force en 1914 et le régime n’était pas totalitaire contrairement au régime nazi de la 2ème Guerre mondiale ».

Le message se termine par une revendication : « Il est grand temps de rendre enfin justice aux 50 000 Alsaciens-Mosellans tombés durant la 1ère Guerre mondiale. Ùnseri Vorfàhre, nos aïeuls, méritent nos hommages ainsi que toutes les victimes de la Grande Guerre ».

Le mouvement régionaliste déplore ainsi une uniformisation des commémorations sur tout le territoire français actuel, en ignorant complètement les réalités locales dans les trois départements alsaciens et mosellan, incorporés pendant plus de 45 ans dans l’Empire allemand sous le nom de Reichsland Elsass-Lothringen. Une grande partie des combattants de ces territoires servaient donc l’Empire allemand avec loyauté, car ils se sentaient profondément allemands. Les oublier dans les commémorations signifierait donc pour eux une « double mort », physique et mémorielle.

Fermeté du gouvernement français

De son côté, l’association Unsri Gschìcht, qui se présente comme une association « pour l’histoire de l’Alsace-Moselle » avait déjà envoyé en octobre une lettre au Président de la République pour exposer un certain nombre de griefs liés à la manière partiale et biaisée dont les commémoration de la Première Guerre Mondiale sont faites, et notamment le silence dont les Feldgrauen, les soldats alsaciens et mosellans, sont victimes encore aujourd’hui.

La réponse du secrétariat du Ministère des Armées a été sans appel : « […] au sortir de la Première Guerre mondiale, la figure du Poilu s’est imposée comme figure centrale des représentations collectives de la Grande Guerre, en Alsace et en Moselle, héritière de la Lorraine annexée, comme partout ailleurs en France. Ainsi, la mémoire régionale s’est accordée avec la mémoire nationale […] le soldat alsacien-mosellan de la Grande Guerre, Français de cœur, a été contraint de se battre du côté de l’Allemagne ». Une négation pure et simple de la mémoire des Feldgrauen pour l’association destinataire de cette réponse.

Tout comme, Unser Land – Mouvement Alsacien, Unsri Gschìcht propose des actions spécifiques lors des commémorations du 11 novembre en Alsace et en Moselle, comme la production d’un discours respectueux de tous les aspects de la vérité historique, vis-à-vis notamment des Feldgrauen, la présence du drapeau Rot un Wiss aux côtés du drapeau français (voire européen), la possibilité de chanter le chant « Ich hatt’ einen Kameraden », et la re-germanisation des noms de certains Alsaciens et Mosellans.

Qui est Unser Land ?

Les réactions de ces deux associations régionalistes montrent, à juste titre, que le jacobinisme français exerce également ses méfaits dans le domaine de la mémoire. Au vu de l’histoire très particulière des territoires susmentionnés, il semble nécessaire qu’un hommage particulier soit rendu. C’est pour cela aussi que les monuments en Alsace et en Moselle ne portent pas l’inscription « Morts pour la France », mais « A nos morts ».

Héritier du mouvement régionaliste et autonomiste alsacien, Unser Land – Mouvement Alsacien a été créé en 2009 et est à l’heure actuelle le principal mouvement soutenant l’autonomisme alsacien. Ce n’est donc pas un parti indépendantiste stricte. Au niveau européen, le mouvement est membre de l’Alliance Libre Européenne (ALE), regroupant d’autres mouvements autonomistes, régionalistes et indépendantistes en Europe. Au Parlement européen, celle-ci est alliée aux Verts. Unser Land milite donc aussi pour une Europe fédérale des Régions.

Ce mouvement a connu un développement très important ces dernières années avec la création de la région Grand Est, résultant de la fusion de la Champagne-Ardenne, de la Lorraine et de l’Alsace. De nombreux Alsaciens ont protesté avant sa création officielle, inquiets de la disparition pure et simple de l’Alsace administrative (c’était avant le projet de collectivité européenne d’Alsace). Lors des élections régionales de 2015, Unser Land – Mouvement Alsacien est arrivé en troisième position. En Moselle, il existe un mouvement régionaliste similaire, mais de bien moindre importance : 57 – Le Parti des Mosellans. Sur leur page Facebook, celui-ci a d’ailleurs amplement relayé les posts d’Unser Land et d’Unsri Gschìcht.

Pour une mémoire plurielle et inclusive

Militer pour une Europe fédérale, c’est également affirmer que la mémoire doit être plurielle, et non orientée exclusivement selon un récit national qui occulterait une partie des évènements et des victimes.

Les Jeunes Européens – Strasbourg sont à l’initiative d’un projet d’envergure, Lieux de mémoire, un projet destiné à sensibiliser aux guerres franco-allemandes (1870-71, 1914-1918, 1939-1945) et aux ravages qu’elles ont causées, que ce soit physiques ou psychologiques. Au travers d’interventions dans les écoles, de visites de lieux de mémoire sur tout le territoire du Grand Est, de conférences ou de production de contenus médiatiques, Lieux de mémoire doit sensibiliser un public large à l’importance de la commémoration de ces conflits, sous l’angle de la réconciliation franco-allemande et de la construction européenne.

La journée de lancement de ce projet s’est tenue le 26 octobre dernier avec la visite du mémorial de l’Alsace-Moselle à Schirmeck. Une mémoire inclusive, dans le respect de la vérité historique, c’est aussi ce que demande les associations régionalistes.

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