Bertha von Suttner, une visionnaire pacifiste et profondément européenne du XIXe siècle

, par Jérôme Quéré

Bertha von Suttner, une visionnaire pacifiste et profondément européenne du XIXe siècle
Bertha von Suttner sur les billets de 1000 Schilling autrichiens

Outre l’effigie des pièces de deux euros autrichiennes, qui est donc Bertha von Suttner ? Son souvenir s’est estompé en France, mais elle était une figure du pacifisme et du féminisme de la fin du XIXe siècle en Europe, « l’amazone qui fait la guerre à la guerre » comme aimait la présenter son ami Alfred Nobel. Cette visionnaire, profondément européenne, qui s’est battue pour la paix a inspiré Marie-Antoinette Marteil. Cette ancienne enseignante lui a consacré une thèse, « L’œuvre de Bertha von Suttner de 1880 à 1897 : une aristocrate autrichienne en rupture avec la tradition », soutenue le 15 juin 2012 à l’Université François Rabelais de Tours, dans laquelle elle relate l’histoire de celle qui l’a subjuguée par sa forte personnalité, si singulière à l’époque. Le Taurillon l’a rencontrée.

Taurillon : Pouvez-vous nous présenter Bertha von Suttner ?

Marie-Antoinette Marteil : C’était une aristocrate autrichienne née en 1843 d’une très grande famille. Mais elle n’a jamais été complètement acceptée dans l’aristocratie, car sa mère n’avait pas de quartier de noblesse.

Elle a eu une vie qu’on peut qualifier de romanesque. Elle a été élevée de façon aristocratique jusqu’à ses 10 ans environs. Puis sa mère a beaucoup voyagé, la mettant au contact d’une aristocratie complètement cosmopolite, ce qui l’a ouvert à l’internationalisme. Elle a eu une très bonne éducation et parlait quatre langues, elle lisait beaucoup d’auteurs de pays divers dans des domaines variés comme la science et la philosophie. Mais sa mère, joueuse, a dilapidé leur fortune. Après avoir travaillé comme gouvernante et secrétaire, notamment pour Alfred Nobel, elle épousa clandestinement Arthur von Suttner, de sept ans son cadet, ce qui était impensable à l’époque.

Ils se sont ensuite installés dans le Caucase où elle a assisté à la guerre russo-turque de 1875 1876. Le déclic s’est fait en voyant les horreurs de la guerre. Elle a commencé à réfléchir sur la guerre et la paix. Elle a également connu les grands salons parisiens, où elle a côtoyé de grands auteurs et de politiques. C’est ainsi qu’elle entendit parler pour la première fois du mouvement de la paix à Londres. Ce fut son deuxième déclic sur la paix, qui a pris une place considérable dans sa vie. Elle a écrit de nombreux romans qui ont connu un très grand succès et publiés dans de nombreux journaux. Elle a contribué à faire changer un certain nombre de mentalités.

Taurillon : Quel a été son apport au mouvement pacifiste de l’époque ?

Marie-Antoinette Marteil : Elle a notamment publié deux ouvrages en 1889 qui ont connu un succès énorme, son essai philosophique populaire, Le siècle des machines, sous pseudonyme car il était impensable qu’une femme écrive un tel livre à l’époque, et Bas les armes sous son vrai nom, un roman traitant de la paix pour toucher le grand public.

Pour participer au congrès de la paix, il fallait être membre d’une association de la paix. Elle a donc créée la Société des amis de la paix à Vienne. La participation à une réunion politique étant interdite pour les femmes, elle a précisé dans les statuts que l’association n’était pas politique mais à but humanitaire. Elle a participé à la création du Bureau international pour la paix en 1892 à Berne. Elle a été nommée vice-présidente car il n’était pas pensable qu’une femme soit présidente. Mais dans les faits c’est elle qui s’occupait de tout.

C’était une femme extrêmement douée, qui savait être très diplomate. Elle avait une approche visionnaire. Elle voulait le désarmement, un tribunal d’arbitrage, instaurer le dialogue et la création d’une force armée pour le maintient de la paix de type casques bleus. Ces notions ont été reprises plus tard par la Société des Nations Unies et l’ONU. Elle avait prédit la première guerre mondiale et ses millions de morts et la création de la bombe atomique.

Elle s’est élevée contre les arguments selon lesquels la guerre serait une affaire d’homme et la paix une affaire de femme. Selon elle, les femmes étaient autant responsables de la guerre. Elles élevaient leurs garçons toujours avec l’idée qu’ils allaient faire la guerre. Ils avaient des jouets de guerre. Elles voulaient que leurs garçons fassent carrière dans l’armée.

Taurillon : Quelle a été son importance dans le féminisme de l’époque et quelle trace reste-t-il dans celui d’aujourd’hui ?

Marie-Antoinette Marteil : Je ne suis pas pas d’accord avec les quelques articles qui ont été publiés sur Bertha von Suttner féministe. Je me base sur ses écrits et sur les rapports qui ont été faits à l’époque sur sa participation aux différents mouvements. Il n’en reste rien de connu, mais si on gratte on se dit qu’elle a eu une influence indirecte.

Sa position était qu’il y avait deux sexes, mais un seul genre humain. Les femmes sont des personnes à part entière, il n’y a aucune raison de les discriminer. Elle a une position strictement égalitaire. Elle n’était pas du tout suffragette. Puisque la femme est l’égal de l’homme, elle doit avoir tous les droits, donc le droit de vote forcément. Le féminisme moderne américain arrive à ce stade. On a acquis le droit de vote, la parité, mais ce n’est pas suffisant. Il faut l’égalité homme femme de fait. Il ne faut pas se contenter de certains droits.

A l’époque, elle aurait voulu avoir de bonnes relations avec les différents mouvements féministes. Mais elle était malvenue dans les réunions socialistes, car malgré ses idées progressistes, elle avait été élevée dans le respect des conventions et s’habillait comme une aristocrate. Il y a également une raison idéologique. Pour Bertha, la paix était primordiale, alors que pour les socialistes c’était la révolution socialiste, la paix viendrait après. Elle a tout de même participé à de nombreux congrès féministes où elle a été plus ou moins bien accueillie. Elle a eu de bonnes relations avec le mouvement féministe bourgeois, qui était moins exalté. Bertha n’avait pas de tempérament révolutionnaire, c’était une femme de compromis, pour elle tout se résout par le dialogue, y compris l’égalité homme femme.

Taurillon : Quelle était sa vision de l’Europe ?

Marie-Antoinette Marteil : Elle a cité le discours de Victor Hugo, qu’elle appréciait beaucoup, de 1848 dans lequel il préconisait la création des États-Unis d’Europe. Pour elle, l’idée d’Europe était capitale. Mais elle n’était pas en faveur d’une union à la façon des États-Unis. Elle envisageait plutôt une confédération d’États. Elle voulait une Europe des États, où chaque État conserverait une identité mais où il y aurait des choses communes.

Vos commentaires
  • Le 1er décembre 2012 à 16:06, par Ronan En réponse à : Bertha von Suttner, une visionnaire pacifiste et profondément européenne du XIXe siècle

    Article presque parfait jusqu’à ses toutes dernières lignes :

    Une union (fédérale ?!) « à la façon des États-Unis », ça serait donc une Union où les États perdraient leur identité ?! Allons, allons...

    (Est-il vraiment besoin de rappeler ce que sont fondamentalement les Etats-Unis et/ou de repréciser les concepts ?!)

  • Le 8 décembre 2012 à 10:37, par Jérôme En réponse à : Bertha von Suttner, une visionnaire pacifiste et profondément européenne du XIXe siècle

    Il ne faut pas oublier l’époque à laquelle vivait Bertha von Suttner. Elle rêvait d’une Union politique avant même la première guerre mondiale. Ses mots ne seraient peut-être plus les mêmes à l’heure d’aujourd’hui. Ce qui est important de noter est que l’idée d’une union politique était envisagée depuis bien longtemps. On ne cite malheureusement trop souvent que Victor Hugo, mais il n’était pas le seul à le penser.

  • Le 14 janvier 2013 à 13:30, par Marteil En réponse à : Bertha von Suttner, une visionnaire pacifiste et profondément européenne du XIXe siècle

    C’est une question à Jérome : qu’est-ce qui vous choque dans le fait que je cite Victor Hugo que Bertha von Suttner a lu en entier dans le texte et qu’elle a pris pour modèle ? Elle en a assurément choisi d’autres mais j’ai privilégié ceux qui vivaient en gros à la même époque ! Et Hugo que l’on aime ou non est un grand homme de notre patrimoine culturel. Il s’est investi pour la paix et ...pour l’Europe. Pas la peine de le bouder. Elle cite aussi très souvent Tolstoï. Il vous convient mieux ? Mais il n’a pas milité pour l’Europe. MA Marteil

  • Le 14 janvier 2013 à 20:30, par Charles En réponse à : Bertha von Suttner, une visionnaire pacifiste et profondément européenne du XIXe siècle

    @ Marteil

    Tolstoï a quand même œuvré pour la connaissance de l’Europe à travers ses romans et notamment Guerre et Paix. Qui évoque Napoléon

  • Le 14 janvier 2013 à 20:38, par Abdel En réponse à : Bertha von Suttner, une visionnaire pacifiste et profondément européenne du XIXe siècle

    @ Ronan

    « (Est-il vraiment besoin de rappeler ce que sont fondamentalement les Etats-Unis et/ou de repréciser les concepts ?!) »

    Oui il est besoin de « rappeler ce que sont fondamentalement les Etats-Unis et/ou de repréciser les concepts ».

    Puisque vous avez-mis un point d’interrogation. Je vous réponds.

  • Le 15 janvier 2013 à 11:16, par Jérôme En réponse à : Bertha von Suttner, une visionnaire pacifiste et profondément européenne du XIXe siècle

    @MA Marteil

    Je vous rassure, Victor Hugo n’est point boudé. Je regrettais simplement le fait que d’autres personnes, qui ont également souhaité une Europe politique très tôt, ne soit pas plus citées en général, comme c’est le cas pour Bertha von Suttner. Victor Hugo fait parti de notre patrimoine culturel, c’est un grande figure de notre Histoire. Pour autant, il ne faut pas oublier de parler d’autres personnes, qui ont également contribué, à leur niveau, à l’Histoire. Bertha était pour une confédération d’Etats, ce qui semble déranger certains. Je ne fais que rappeler le contexte de l’époque, où peu de personnes envisageait réellement une Europe politique et où les signes de la première guerre mondiale commençaient à gronder. Pour le fait de savoir si l’on est pour ou contre les Etats-Unis d’Europe ou une confédération d’Etats, il faut savoir si l’on parle d’un débat actuel ou de l’époque. Ce qui est complètement différent.

  • Le 19 janvier 2013 à 13:56, par Ronan En réponse à : Bertha von Suttner, une visionnaire pacifiste et profondément européenne du XIXe siècle

    @ Abdel :

    Bon, ben puisqu’il faut alors absolument « rappeler ce que sont fondamentalement les Etats-Unis et/ou de repréciser les concepts » (sic) ...

    ... Alors il faudrait à nouveau dire et à nouveau répéter (même si, à la longue, ça devient un petit peu répétitif et un petit peu lassant...) que les Etats-Unis d’Amérique ne sont décidément pas cette abomination de la désolation centraliste (qui - comme de bien entendu - brimerait et défigurerait les identités locales, mais oui, mais oui...) qu’on se plaît - si facilement et si régulièrement - à dénoncer dans le discours politique français.

    Où le cliché (la caricature ?!) est aussi courant que facile.

    Et où l’ignorance sur cette question est, à l’évidence, aussi vaste - dans la culture politique française - que le sont les préjugés tenaces sur ce même sujet dans l’opinion publique française.

    On a, d’ailleurs, plutôt déjà pas mal écrit - sur ce sujet - sur ce webzine.

    Là, notamment, par exemple : http://www.taurillon.org/USA-Le-federalisme-dans-tous-ses-Etats

    D’où il ressort qu’autant dire que si, d’aventure, les futurs « Etats-Unis d’Europe » devaient (à Dieu ne plaise, s’il existe seulement...) un jour ressembler aux actuels « Etats-Unis d’Amérique », ça serait une comparaison finalement plutôt flatteuse. Et ça serait également - pour tout dire - une (plutôt) bonne nouvelle pour tout le monde...

    M’enfin.

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