Airbus-Boeing : les frères ennemis déposent les armes, un faux-semblant ?

, par Samuel Touron

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Airbus-Boeing : les frères ennemis déposent les armes, un faux-semblant ?

Depuis le début de la crise sanitaire, le secteur aéronautique souffre terriblement, un coup dur pour le groupe Airbus qui fêtait, en 2020, ses 50 ans. Pour l’occasion, même l’adversaire de toujours, Boeing, avait souhaité ses meilleurs vœux à son homologue européen. Un an plus tard, Airbus et Boeing se sont offerts un beau cadeau avec la levée des surtaxes prises dans le cadre du conflit qui oppose les deux géants de l’aéronautique depuis près de 15 ans. Producteurs de vins et de spiritueux ont également « fait sauter le bouchon » à l’occasion de cette levée temporaire des sanctions. Reste à savoir si celle-ci sera temporaire ou permanente.

Au commencement, il y avait un géant de l’aéronautique : l’américain Boeing et un outsider, l’européen Airbus. Tous deux avaient un but commun : dominer le très juteux marché de l’aéronautique qui, dès les années 1970, prenait déjà un envol remarquable. Une lutte féroce s’est alors engagée entre les deux groupes, Boeing souhaitant conserver son monopole et Airbus comptant bien prendre sa part du gâteau, la plus conséquente possible. Les deux groupes se partagent désormais le duopole du marché aéronautique, s’accusant mutuellement de bénéficier de subventions publiques cachées.

Une économie qui se réorganise : protectionnisme économique et nouveaux défis

Ce conflit, sur fond de guerre commerciale entre les États-Unis et l’UE, paroxystique sous Donald Trump, vient de connaître un premier armistice d’au moins quatre mois avec la suppression des tarifs imposés sur les produits européens exportés outre-atlantique. Cet évènement historique met en exergue deux phénomènes : d’une part les relations entre les États-Unis et l’Union européenne se sont apaisées avec la défaite de Donald Trump et les deux pays, durement touchés par la crise de la Covid-19, souhaitent s’entraider dans la relance de leur économie. D’autre part, elle témoigne de la montée en puissance d’un nouvel acteur qui pourrait bien devenir, sous peu, la nouvelle première puissance mondiale : la Chine.

Européens et surtout Étasuniens, souhaitent donc concentrer leurs sanctions commerciales sur cette immense puissance exportatrice qu’est la Chine. Le renforcement du Buy American Act par le Président Joe Biden témoigne du renforcement du protectionnisme économique américain qui tient à encourager les relocalisations de secteurs industriels stratégiques sur le territoire national et à ce que le consommateur achète des biens produits aux États-Unis. Si l’Europe n’a pas encore de « Buy European Act », le traumatisme de la dépendance pour des biens de première nécessité lors de la pandémie (masques, respirateurs, blouses, molécules etc…), les objectifs du Green New Deal, et l’affirmation croissante dans les discours d’une volonté de mettre en place une « préférence européenne » dans les secteurs industriels décisifs pour l’Union ont changé la donne. En l’espace d’une dizaine d’années, l’Europe est passée d’une naïveté consternante à un discours économique enfin réaliste et affirmé ; reste à concrétiser les paroles en actes.

Airbus-Boeing : un conflit de longue date

Airbus est sans aucun doute possible le fleuron de l’industrie européenne, l’une des plus belles réussites et des plus grandes fiertés de l’Europe. D’un éclair de génie est né une innovation technologique majeure : l’Airbus A300, premier biréacteur à fuselage large. Celui-ci fit décoller le petit consortium d’entreprises européennes qu’était Airbus vers les cieux, le groupe dépassant définitivement Boeing au début des années 2000 en termes de commandes d’aéronefs. Une success-story à l’européenne, qui cette fois-ci, ne fit pas rêver les américains, pourtant grands amateurs de ces histoires à succès comme le consacre l’expression : « from rags to riches ».

Dès 2004, la poursuite de la domination d’Airbus sur le marché de l’aéronautique entraîna une guerre commerciale permanente entre Bruxelles et Washington. Les sanctions de part et d’autre de l’Atlantique dégradèrent les relations commerciales et s’inscrivirent dans un retour marqué du protectionnisme économique. Les actions devant l’OMC (Organisation mondiale du commerce) furent également nombreuses, les deux groupes s’accusant mutuellement de percevoir des aides publiques illégales. De ce débat technique, l’OMC retint la possibilité à la fois pour l’UE et les États-Unis d’émettre des taxes qui restèrent en vigueur, de façon plus ou moins marquée, jusqu’en mars 2021 et ce fameux accord historique.

Depuis octobre 2019, le gouvernement américain, alors sous l’administration Trump, avait mis en place des taxes d’une dureté rarement égalée, principalement sur les produits alimentaires notamment les vins et les spiritueux. La valeur totale des biens soumis à ces surtaxes avait été estimée à environ 7,5 milliards de dollars. Du côté européen, des surtaxes avaient été imposées pour un montant de 4,5 milliards de dollars sur les produits américains. L’aéronautique était également concernée par celles-ci, les aéronefs Airbus étaient soumis à des taxes à hauteur de 15% lors de leur entrée sur le territoire américain. Combiné au patriotisme économique américain, ces tarifs eurent un impact marqué sur les secteurs touchés, laissant Boeing en « grand seigneur » du marché américain. Néanmoins, ces taxes, certes pénalisantes pour un certain nombre de secteurs précis, portent sur des montants dérisoires en comparaison de la somme totale des échanges commerciaux entre l’UE et les États-Unis. En outre, les échanges commerciaux entre les deux pays représentent 30% des échanges mondiaux soit, en valeur, 616 milliards d’euros en 2019 et 8 millions d’emplois, l’équivalent d’une ville comme New York. Les surtaxes sont ainsi une goutte d’eau de protectionnisme dans un océan de libre-échange. Les accords TAFTA symbolisent d’ailleurs cette force des échanges commerciaux entre les deux entités.

Vers un « âge d’or » pour les relations commerciales américano-européennes ?

L’annonce de la suppression des surtaxes sur certains secteurs commerciaux dans le cadre du conflit Airbus-Boeing a ainsi fait l’effet d’une « petite bombe » dans le monde commercial et politique. Elle marque la fin de près de 15 ans de relations houleuses sur cette question et relâche la « guerre froide » aérienne que se livrent Airbus et Boeing dans un contexte délicat pour l’aéronautique. Cet « armistice commercial » a été accueilli avec joie par le secteur des vins et spiritueux qui exportent une bonne partie de leur production vers les États-Unis. On imagine, par exemple, le soulagement des producteurs de cognac dont 10 à 20% de la production est exportée outre-atlantique.

Reste une inconnue de taille : cette levée temporaire des surtaxes se pérennisera-t-elle ? La question reste en suspens tant les États-Unis renouent avec un patriotisme économique de plus en plus exacerbé depuis le début du mandat Trump et qui devrait se poursuivre sous la présidence Biden. Le poids de Boeing et ses bonnes relations avec le domaine militaire sont également autant de raisons de craindre un retour des surtaxes. L’Union, très critique envers les GAFA, pourrait également susciter le courroux des étasuniens et provoquer un retour des tarifs imposés dans le cadre du conflit Airbus-Boeing. Cependant, pour l’instant, la place semble être à la diplomatie et à l’entente, le président Joe Biden ayant affirmé, à la suite de son entretien avec la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen : « son soutien à l’Union européenne et son engagement à réparer et redynamiser le partenariat ÉUA-UE ».

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