Au Kosovo, la démocratie en construction ?

Un témoignage dans le cadre de la campagne « Democracy Under Pressure » de la JEF Europe

, par Laurant Osmani, Théo Boucart

Au Kosovo, la démocratie en construction ?
L’ancien président kosovare Hashim Thaçi. Crédits : 11VSH (Wikimédia commons)

Dans le cadre de la campagne « Democracy Under Pressure », organisée depuis 15 ans par les Young European Federalists, Le Taurillon publie un quatrième témoignage sur la situation de la démocratie au Kosovo, un pays tiraillé entre l’espoir d’un avenir pérenne et les problèmes endémiques de corruption et de faiblesse de l’Etat de droit. Laurant Osmani a répondu aux questions de Théo Boucart.

Le Taurillon : Le Kosovo a fêté cette année les 13 ans de son indépendance et les progrès semblent tangibles depuis la guerre du Kosovo à la fin du XXème siècle. Pour autant, un journaliste du média « Kota » fustigeait en 2014 une « démocratie de façade » et une « dictature de l’irresponsabilité, de l’abus et de l’ignorance ». Quel est l’état actuel de la démocratie kosovare sous le président Hashim Thaçi ?

Laurant Osmani : Hashim Thaçi, l’ex-président du Kosovo a été incarcéré en novembre à La Haye (le siège du tribunal spécial pour le Kosovo, KSC). Après son incarcération, on pouvait penser que le pays allait le regretter, or bien au contraire. Depuis des années, sa popularité a baissé, la pauvreté, les inégalités, les injustices et la corruption se sont accrues. Durant ses mandats, des élections dans le sens moderne du terme ont été organisées, mais il n’y avait eu aucune volonté politique à vouloir faire progresser le pays.

Depuis quelques années, la gauche socio-démocrate (Vetëvendosje, autodétermination en albanais ndlr) monte dans les élections et a décroché la majorité absolue en février 2021, à l’issue des élections législatives anticipées. Une vague populaire englobant toutes les couches de la société (aussi bien les « locaux » que la diaspora) se soulève pour exiger un avenir plus radieux. Des hommes, des femmes, des enfants, partout, dans les rues, dans les boutiques, et même dans les hôpitaux, parlaient d’un nouvel espoir (en référence à Vetëvendosje). J’ai d’ailleurs constaté ces faits durant mon séjour lors des vacances de Noël. La télévision, les journaux étaient systématiquement présents dans l’espace public. La liberté de la presse est assurée et les citoyens se sentent libres.

Plus ou moins cependant, car c’est ce qu’assure en théorie la Constitution, mais l’exécutif en faisait une histoire d’intérêt. Par exemple, les droits de la communauté LGBT sont assurés légalement, mais à l’heure actuelle il y a des députés, des personnes évoluant dans les hautes sphères institutionnelles, des hauts responsables qui se prônent publiquement homophobes. Les forces de l’ordre n’ont souvent pas assez de moyens et son mis en difficultés et par conséquent ne peuvent toujours exécuter les lois. la justice n’est pas au point et les institutions sont paralysées. Par ailleurs, Aleksandar Vučić, le président serbe et le « Mini-Milosevic » s’immisce dans les affaires du Kosovo, par le biais notamment de partis « satellites » (comme la « Liste serbe pour le Kosovo ») pour semer le désordre (par exemple, le tabassage du fils de Nenad Rašić opposant à cette liste et l’un des seuls politiciens à échapper à l’emprise de Belgrade, ou les récentes « magouilles » aux élections législatives du Kosovo.

La maturité de la démocratie est en cours depuis très longtemps et a subi des ralentissements. Mais aujourd’hui, avec Vjosa Osmani (présidente de l’Assemblée du Kosovo, ndlr) et Albin Kurti (Premier ministre du Kosovo, ndlr), les Kosovars espèrent un changement et un véritable Etat de droit, capable d’assurer la liberté, l’égalité et développement, ainsi que de redynamiser les institutions pour en faire un Etat moderne et profondément démocratique.

LT : Les relations qu’entretiennent Pristina (la capitale kosovare) et la Serbie conditionnent une grande partie de la pérennité du Kosovo. L’année dernière, un accord de « normalisation économique » a été signé. Peut-on espérer une normalisation au niveau politique dans les prochaines années ? De manière plus générale, en quoi l’instabilité de tous les Balkans occidentaux nuit-elle au développement du Kosovo ?

LO : La réalité est que le contexte historique et politique entre la république serbe et le Kosovo a besoin de trouver une issue finale. La non résolution de ce conflit a en effet des conséquences dans tous les domaines et en particulier dans celui de l’intégration européenne et des principales organisations internationales. L’alliance avec les Etats-Unis et la coopération avec l’UE est une direction qui vient d’être confirmée par le gouvernement Kurti II. Le Kosovo est un Etat souverain et indépendant, aucune conciliation sera fait là-dessus. Le gouvernent va se battre pour que le Kosovo intègre l’OTAN et l’UE car des valeurs communes sont partagées.

La route vers l’intégration européenne va être compliquée mais y a pas d’alternative pour le Kosovo, les Balkans doivent se développer et se démocratiser. On ne peut avoir un développement sans démocratisation, avec des initiatives régionales. Un mini « plan Marshall » est à envisager de la part de l’Union à destination des Balkans occidentaux.

Avec la Serbie, il faudra résoudre aussi le problèmes des disparus durant la guerre du Kosovo, 1640 personnes sont actuellement portées disparu. 22 ans après la guerre, il faut que les familles sachent qui est mort et où, afin que la société kosovare panse les blessures passées pour qu’elles guérissent. Il faut un dialogue qui règle les questions existantes, et non pas un dialogue qui en crée. La priorité est la normalisation du Kosovo, mais entre-temps, la Serbie doit se démocratiser également en s’occupant de son passé. Le Kosovo a été déclaré indépendant de la Serbie à deux reprises, en 1990 et en 2008. Pour reprendre les mots d’Albin Kurti « Il serait bien que la Serbie déclare son indépendance du Kosovo et qu’on coopère dans l’UE et dans l’OTAN, ensemble »

LT : En 2018, le rédacteur-en-chef de Courrier des Balkans Jean-Arnaud Dérens a donné une conférence à la maison de l’Europe de Paris durant laquelle il évoquait le rôle de la mémoire des victimes de la guerre du Kosovo. Quelle est l’influence de cette guerre sur la société kosovare actuelle ?

LO : La mémoire de la guerre est très présente dans le pays, les gens en parlent très souvent. On ressent un goût d’injustice persistant, et ce à juste titre. A ce jour, aucun accord de normalisation n’existe et la Serbie ne reconnait même pas l’existence de la République du Kosovo. Comme évoqué précédemment, il faudra résoudre le problèmes des disparus de guerre. L’influence de cette guerre est important dans l’échiquier politique, les partis de droite en font un argumentaire afin de gagner les élections. C’est leur technique, du moins, ça l’était. Aujourd’hui la jeunesse exige le changement, c’est une source de voix pour Vetëvendosje, qui vient de remporter les élections.

LT : Une république du Kosovo sans perspective d’adhésion à l’Union européenne peut-elle survivre ? D’autres stratégies de développement hors-UE sont-elles actuellement envisagées à Pristina ?

LO : Comme évoqué plus haut, l’alliance avec la puissance américaine et la coopération avec l’Union européenne ont été réaffirmées par le gouvernement Kurti II. La perspective d’adhésion à l’Union est un pilier importent pour le développement du Kosovo.

Avertissement : ce témoignage reflète les opinions personnelles de son auteur. Il ne saurait refléter les opinions de la rédaction du Taurillon.

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