Brexit : L’UE se débarrasse d’un boulet

, par Jules Bigot

Brexit : L'UE se débarrasse d'un boulet
Illustration : Téo Manisier

Le Royaume-Uni s’en est donc allé. Larguant les amarres qui le reliaient encore au Vieux Continent, naviguant désormais à vue, entre les icebergs chinois, américains et russes, dans un ciel chargé de crises sanitaires, économiques et politiques. L’Union européenne, naviguant elle aussi dans ces eaux troublées peut néanmoins se réjouir du départ de cet ancien État membre en constante mutinerie contre le pouvoir de Bruxelles.

En effet, les 47 ans d’adhésion du Royaume-Uni à la Communauté économique européenne (CEE) puis à l’Union européenne (UE) n’auront pas été un long fleuve tranquille. L’entrée même du Royaume-Uni dans le concert des peuples européens aura été un cheminement tumultueux, marqué par un constant sentiment d’attraction-répulsion. Dès 1945 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill promeut des “États-Unis d’Europe“, sur le modèle américain. Mais celui qui est considéré comme un héros de la victoire alliée face au nazisme précisera dans la foulée sa pensée, indiquant que le Royaume-Uni n’aura pas vocation à rejoindre ces “États-Unis d’Europe“. Par la suite, l’adhésion du Royaume-Uni à la CEE sera refusée à deux reprises par le Général de Gaulle et ce n’est qu’en 1973 que le Royaume-Uni entrera dans la Communauté économique européenne.

C’est ici que les ennuis commencent. Car le Royaume-Uni ne rejoint pas la communauté européenne pour l’idéal fraternel, de solidarité, d’amitié et de communion entre peuples qu’elle représente, mais pour les bénéfices économiques que la communauté européenne pourrait lui offrir. Cela se caractérise par une volonté incessante “d’Europe à la carte", de différenciation vis-à-vis des autres États membres afin de toujours tirer un maximum de bénéfices de la construction européenne, aux dépens de la construction communautaire.

Cette adhésion en demi-teinte du Royaume-Uni se manifeste au travers de deux fils directeurs de la politique britannique. D’abord au travers d’un libéralisme économique incarné par Margaret Thatcher qui conduira les Britanniques à calculer toute participation à la Communauté puis à l’Union européenne. Ensuite au travers d’un souverainisme qui pousse les Britanniques vers un isolationnisme, allant contre le principe de communauté. La fameuse formule de Sarah Pickard “What can give, have and share ?“ résume cet état des choses. L’adhésion du Royaume-Uni à l’Acte unique en 1986 et son engagement sur la thématique de l’élargissement de la communauté européenne sont des arbres cachant la forêt. Ces prises de position basées sur des motifs économiques ne reflètent en aucun cas les décisions isolationnistes et souverainistes qui sont prises avant et après 1986.

En 1979, estimant que le Royaume-Uni donne plus qu’il ne reçoit dans le cadre de la Politique Agricole Commune (PAC), Thatcher prononce cette phrase devenue très célèbre : “Give me my money back“, et obtient un rabais sur la participation britannique au budget européen. En 1991, John Major refuse, au nom du souverainisme économique et de la protection des entreprises britanniques, les projets d’union monétaire et d’Europe sociale. En 1995, le Royaume-Uni rejette l’adhésion à l’espace Schengen, souhaitant avoir un contrôle total et direct sur ses frontières. En 2002 c’est l’euro que les britanniques ne veulent pas adopter, protégeant ainsi leur monnaie nationale, la livre Sterling. Enfin, en 2011, en pleine crise économique, David Cameron refuse le traité budgétaire qui portait, selon lui, atteinte aux bénéfices de la City. Ce protectionnisme se manifeste aussi par un refus catégorique de toute avancée vers le fédéralisme européen. En 1988 d’abord, avec le discours de Bruges dans lequel Thatcher confirme sa vision d’une Europe des États-nations. Puis quelques années plus tard avec les rejets par les différents gouvernements britanniques de candidats à la présidence de la Commission européenne jugés trop fédéralistes : Jean-Luc Dehaene en 1994, Guy Verhofstadt en 2004 et Jean-Claude Juncker en 2014 (ce dernier a pu être nommé malgré l’opposition de David Cameron).

On pourrait considérer que le Royaume-Uni a fait un choix concernant son engagement européen et que cela n’aurait pas dû gêner les autres États membres outre mesure. Cependant ce comportement isolationniste pendant ces 47 années d’adhésion n’a pas été sans conséquences pour le reste de l’Union. Le respect non-intégral des traités, ou l’opt-out, crée une situation de division avec des États bénéficiant des avantages de l’Union européenne sans avoir à se plier aux conditions associées. Mais plus problématique encore pour les fédéralistes européens, le Royaume-Uni, leader du groupe dit des “européens à la carte“, désormais appelé frugaux, radins ou frileux, arrivait presque systématiquement à revoir les ambitions européennes à la baisse, portant atteinte à l’idéal fixé par le préambule du dernier traité européen signé, le traité de Lisbonne.

C’est dans ce cadre que je me suis permis d’intituler ma chronique “Brexit : L’UE se débarrasse d’un boulet“. Le Royaume-Uni, par son poids conséquent dans l’Union européenne (démographique, et donc politique, mais aussi militaire et économique) avait la capacité de faire pencher la balance dans son camp, et l’a fait. Son départ de l’Union européenne peut permettre à cette dernière de mettre sur pied des projets plus ambitieux. C’est en substance ce que dit Jean-Claude Juncker dans un article paru dans Libération. Le plan de relance récemment adopté par l’Union européenne dans le cadre de la crise sanitaire n’aurait, selon lui, jamais pu avoir cette ampleur, cette ambition si la “perfide Albion” était encore membre de l’Union européenne.

On peut donc estimer que l’Union européenne s’est débarrassée d’un boulet qui, de l’intérieur, entravait l’avancée, l’approfondissement du projet communautaire européen. Et bien que ce départ ne soit pas uniquement positif, loin de là, le Royaume-Uni ayant un poids diplomatique, économique et militaire très important, les fédéralistes peuvent néanmoins se réjouir de ce départ et espérer que ce Brexit soit le catalyseur d’une intégration européenne plus poussée et l’affirmation nouvelle de la souveraineté européenne

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Vos commentaires

  • Le 2 avril à 15:38, par Sam Suffit En réponse à : Brexit : L’UE se débarrasse d’un boulet

    Quand les britanniques sont partis, ils pensaient que leur travail de sape était arrivé à terme et que l’UE exploserait après leur départ. Pour le moment, ce n’est pas le cas mais le vers est dans le fruit ; les compromis accordés à la GB ont tué l’UE qui est devenue une usine à gaz. L’UE s’est dotée de structures paralysantes et le ne les ont pas modifiées avant l’arrivée des pays de l’Est par exemple. Penser pouvoir prendre une décision à 27 sachant que chacun dispose d’un droit de veto relève de l’utopie. La débâcle des vaccins en est un exemple.

    Seule solution, repartir d’un NOYAU DUR soit en poussant les opportunistes et baby UK vers la sortie soit en créant une Europe à 2 vitesses.

    Le projet européen est un beau projet mis en place et dirigé par des incapables. Alors ne faisons pas comme les Anglais et ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain.

  • Le 4 avril à 14:57, par Scherp En réponse à : Brexit : L’UE se débarrasse d’un boulet

    Partie 1/3

    Du point de vue européen, le Royaume-Uni était en effet un boulet. Mais pour les Anglais, le poids mort, c’est l’UE. Et ils n’ont pas tout à fait tort.

    Certes, la vaccination n’est que le premier succès des Brexiters. Mais il est massif ! Avec leur cynisme proverbial, les Anglais ont soufflé des millions de doses sous le nez et sur le sol des Européens, empêtrés dans leurs principes et procédures alambiquées. Et ce n’est pas un hasard.

    Le RU a rejoint la CE pour les bénéfices économiques qu’elle pouvait lui offrir et il est parti pour les mêmes raisons !

    De l’aveu même de Dominique Raab, ministre des affaires étranges UK, les Anglais s’apprêtent à la jouer « flibuste » (le terme correct serait plutôt « corsaire »). Les corsaires étaient des bateaux pirates, petits, rapides et agiles. Ils s’attaquaient aux lourds et riches vaisseaux marchands, pour peu qu’ils battent un pavillon national différent du leur. Adapté au Brexit, cela consiste, côté Anglais, à se doter d’une législation légère et souple (modifiable en quelque jours) afin de leur permettre de s’attaquer et exploiter ponctuellement les faiblesses de l’UE. Ce qu’ils viennent de mettre en œuvre avec les vaccins !

    Quand Boris Johnson dit qu’il va être le meilleur et le plus fiable ami de l’UE, il faut bien sûr comprendre l’exact contraire. Gare aux coups bas ; en bon Anglais, la perfidie transpire par tous ses pores !

    Alors, au jeu du petit roquet teigneux et vicieux qui mordille les jarrets du gros Saint Bernard qui ne pense qu’à « saouler* » le monde entier, qui va gagner ?

    Bien malin qui peut répondre.

    Si on est eurosceptique, on envie les Anglais qui se promènent ce dimanche de Pâques dans les rues de Londres.

    Si on est europhile, on espère que le Royaume-Uni va passer du statut de boulet à celui d’aiguillon. L’EU devra réagir, vite, sinon elle explosera. La fédération de nations, cela existe. Et cela fonctionne. La Suisse est une confédération de 23 républiques et cantons ! C’est la seule démocratie (semi-)directe au monde. Bizarrement, on en glose au lieu de s’en servir comme modèle !

    A suivre ...

    (*) Merci de comprendre « sauver »

  • Le 4 avril à 15:00, par Scherp En réponse à : Brexit : L’UE se débarrasse d’un boulet

    Partie 2/3

    Ce qui caractérise l’UE, c’est la stupidité, la naïveté et le manque de cou...rage politique de ses dirigeants. Ce n’est toujours pas un hasard. On met ici le doigt sur un défaut majeur de l’UE : la schizophrénie. Les europhiles veulent une Europe forte sans que cela affaiblisse pour autant le pouvoir au niveau national ! Cela se manifeste lors de la nomination des responsables européens.

    Lors de la sélection des heureux élus (!), les grandes nations se gardent bien de proposer des personnages compétents, expérimentés et cou...rageux. Pour une raison très simple ; une Merkel ne va pas faire nommer à Bruxelles quelqu’un qui va ensuite lui faire de l’ombre à Berlin*. Et encore moins quelqu’un qui va la dépouiller de ses prérogatives en les transférant à Bruxelles. Merkel, et les autres, veulent que le pouvoir reste à Berlin (Paris, Vienne, Rome ...). Raison pour laquelle la Commission a longtemps été cantonnée à la rédaction de directives concernant l’étiquetage des boîtes de petits pois.

    Quand, dans une capitale européenne, un personnage devient encombrant, on l’envoie à Bruxelles. Ça débarrasse et c’est sans danger. Un poste à Bruxelles confère prestige et visibilité, c’est bon pour le CV et l’ego. La paie y est grasse et la retraite plantureuse, c’est bon pour le portefeuille. Résultat, le « candidat » hésite rarement à s’exiler. Les exemples sont nombreux. Une mention spéciale à la sémillante Edith Cresson dont les agissements firent exploser la Commission Santer ! Plus récemment, qu’a fait Moscovici pour préparer le divorce avec la City ? Visiblement pas grand-chose ! Jean-Claude Juncker laissera l’image d’un gentil papy alcolo ! Et Delors, me direz-vous ? Parfois, la fonction crée l’organe ! Jacques Delors s’est révélé être un excellent président de la Commission. A la grande surprise de Paris, il y fit de l’excellent travail.

    Les Delors et autres Draghi sont des exceptions. Ce n’est pas Christine Lagarde, coupable (de négligence !) mais pas condamnée, qui nous dira le contraire !

    A suivre

    (*) On saura bientôt si Barnier va se présenter contre Macron !

  • Le 4 avril à 15:22, par Scherp En réponse à : Brexit : L’UE se débarrasse d’un boulet

    Partie 3/3

    De l’UE ou la GB, il est trop tôt pour dire quel camp va gagner mais une chose est sûre : il ne s’agit pas d’un duel au premier sang. L’attitude, actuelle, des Brexiters ne permettra qu’un seul vainqueur.

    Avec l’affaire des vaccins, la Commission Européenne a été humiliée par des populistes cyniques et désinhibés. D’autres vont sortir du bois. Comment va réagir l’UE ? Est-elle seulement capable de le faire ? On peut en douter.

    D’un autre côté, le souverainisme qui anime les Brexiters relève plus du fanatisme idéologique que du pragmatisme économique. Les Brexiters ont une vision passéiste. Et le passé est mort ; un retour à l’Empire est une chimère. Par ailleurs, Boris Johnson est un joueur de poker, menteur et bluffeur. Statistiquement, celui qui, à chaque donne, fait tapis avec les joyaux de la Couronne finit immanquablement par se planter.

    Il a d’ailleurs commis sa première(?) erreur en insultant l’ancien colonisé Obama alors qu’il était maire de Londres. Cela, ajouté au flirt indécent amorcé avec Trump, risque d’avoir indisposé « Biden l’Irlandais ». Nul doute que le fantastique accord de libre échange ne passera pas tout de suite et, s’il passe, ce ne sera pas d’égal à égal, entre nations souveraines et autonomes !

    Quant à l’EU, gageons que les vrais europhiles vont se souder et retrousser leurs manches mais, il faut bien le dire, l’attitude des « responsables » européens inspirent la crainte et le doute, pas l’optimisme. Le risque du repli sur soi n’est pas négligeable. Avec un peu de chance, les eurosceptiques opportunistes partiront. Dégraisser le mammouth ne pourra que lui être profitable.

    FIN !

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