Caricature de Mahomet et attentats islamistes : l’analyse biaisée des médias anglophones

Carton rouge à certains médias anglophones pour leur couverture biaisée des récents attentats islamistes en France.

, par Théo Boucart

Caricature de Mahomet et attentats islamistes : l'analyse biaisée des médias anglophones
Le siège du New York Times. Crédit : Pixabay

OPINION. En préférant pointer du doigt la laïcité et la liberté de blasphémer à l’intégrisme islamiste dans l’analyse des récents attentats en France, de nombreux médias anglophones se trompent de combat, tout en façonnant même la perception des évènements dans d’autres pays européens.

« Pourquoi la France est-elle visée, encore et encore, par de violents extrémistes ? […] La raison est simple : le modèle français de laïcité et son acceptation du blasphème qui a encouragé l’intégrisme chez une minorité marginalisée ». Cet extrait n’est pas tiré d’un discours d’un Ouléma ou autre Ayatollah, mais d’une tribune rédigée le 31 octobre par Farhad Khosrokhavar, sociologue franco-iranien et directeur d’études à la prestigieuse EHESS, et publiée sur Politico.eu, non moins prestigieux site d’information sur l’actualité européenne.

Dans cette tribune, retirée le 2 novembre devant les nombreuses critiques, Monsieur Khosrokhavar considérait que « l’amour que la France voue au blasphème stigmatise même les Musulmans les plus modérés », tout en pointant du doigt une évolution de l’interprétation du principe de laïcité, devenu selon lui bien plus « radical » depuis les années 1970 et visant l’importante communauté musulmane française, moins sécularisée que d’autres communautés religieuses. Cet « intégrisme laïque » serait donc à la base de nombreux problèmes sociétaux actuels dans le pays.

Cet article est extrêmement perturbant de la part d’un sociologue censé étudier les interactions sociales dans un souci de nuance. Monsieur Khosrokhavar, qui a pourtant connu la révolution iranienne de 1979 et la guerre entre son pays d’origine et l’Irak, ne condamne absolument pas l’islamisme responsable de la décapitation de l’enseignant Samuel Paty ou de l’attaque au couteau dans la cathédrale de Nice. Pire encore, il semble mettre la laïcité et le fondamentalisme religieux sur le même plan, « ce duo […] s’engage dans une danse macabre depuis lors », en insinuant même que la première serait directement responsable des attaques terroristes « les laïcistes français affirment se battre pour la liberté d’expression. En le faisant, des personnes innocentes sont assassinées ».

En outre, l’auteur semblait dire que cette obsession du blasphème est l’unique cause de la montée de l’intégrisme religieux : « les défenseurs du blasphème invoquent la liberté d’expression. Mais ce que le blasphème fait en réalité, c’est d’entraîner la France dans un cercle vicieux de réaction à la terreur djihadiste […] ». Une omission volontaire aux attentats de Toulouse et de Montauban en mars 2012, ou encore de Paris et du Stade de France en novembre 2015, sans aucun lien avec la publication au préalable de caricatures.

Le message sous-jacent de cette tribune semblait être le suivant : si le djihadisme est si vivace en France, c’est que les autorités l’ont bien cherché en encourageant « avec enthousiasme » le blasphème. Une analyse inhumaine, totalement irrespectueuse à l’égard des victimes du fléau islamiste, et peu digne d’un directeur d’études en sciences humaines. Le fait que Politico.eu, un média de référence en Europe, ait accepté dans un premier temps de publier cette tribune, interpelle d’autant plus.

Le refus de comprendre la laïcité « à la française »

Ce texte n’est qu’un exemple parmi d’autre de la couverture biaisée faite par une partie des médias anglophones, surtout américains, des récents attentats. Une couverture particulière qui n’a pas échappé à France Culture et à Brice Couturier dans un article pointant « le grand malentendu entre la laïcité française et les médias anglo-saxons » et fustigeant « l’aveuglement » de ces derniers.

Encore plus problématique en effet, certains titres de presse, à l’instar de Farhad Khosrokhavar, adoptent une phraséologie qui montrent que les autorités françaises seraient responsables, ne serait-ce qu’indirectement, de la situation. Le très influent New York Times a ainsi titré lors de l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine « La police française tire mortellement sur un homme après une attaque au couteau fatale dans la rue », donnant alors l’impression que la police est la principale responsable dans cette affaire dont la gravité est amplement sous-estimée (une attaque au couteau n’a rien à voir avec une décapitation). Implicitement, le caractère extrémiste et religieux de l’attentat est passé sous silence. Un autre article du New York Times, intitulé « Après les attentats, les Musulmans se posent la question de leur place en France », pointe plus explicitement le rôle de la laïcité « à la française » dans la marginalisation de la communauté musulmane, en lieu et place de facteurs socio-économiques.

La perception du droit de caricaturer et de blasphémer est également fortement biaisée dans la couverture médiatique anglophone. Pour reprendre le cas de Samuel Paty, ce professeur d’histoire-géographie avait choisi de montrer les caricatures de Mahomet dans un esprit de respect et de pédagogie. En dépit de telles précautions, une campagne de haine a été orchestrée à son encontre, ayant finalement débouché sur son assassinat ignoble. Une contextualisation que très peu de médias ont faite.

Le fait que certains journaux portent un regard critique sur l’interprétation actuelle de la laïcité en France est une très bonne chose, d’autant plus que ce principe est très critiquable à certains égards. Le problème dans le cas présent tient à l’analyse très ambiguë et biaisée des attentats terroristes. Lorsque des personnes innocentes meurent sous les coups de l’intégrisme religieux, il faut guère tergiverser avant de condamner ce fléau.

Alors que l’Europe occidentale en général, et la France en particulier, sont régulièrement pointées du doigt par le reste du monde pour vouloir « imposer » leurs valeurs, en leur conférant un caractère universel, la société française a ainsi le droit de questionner les évidences véhiculées par ces titres de presse. La France est caractérisée par la séparation entre l’Église, donc les religions, et l’État [1]. Cela ne veut nullement dire qu’une religion en particulier est la cible officielle de réprobations de la part des autorités. Cela ne veut pas dire non plus que la France s’érige contre les religions, en tant qu’état laïc « à la soviétique ».

Le journal Charlie Hebdo qui a publié les caricatures ayant causé la mort de Samuel Paty en est l’exemple-même : les trois religions monothéistes sont régulièrement caricaturées, parfois sur la même Une. On a le droit de ne pas aimer ce type de dessin, mais quand on considère que la liberté d’expression l’emporte sur le dogme religieux, on a le devoir de protéger le droit de caricaturer. Comme aurait dit Voltaire, « Je déteste ce que vous écrivez, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez continuer à écrire »

A ce titre, l’interview donnée par le président de la République française à la chaîne arabophone Al Jazeera est une bonne chose, car à la violence verbale exprimée dans bon nombre de pays musulmans à la suite de la publications des caricatures, Emmanuel Macron répond par la volonté de dialoguer, tout en conservant ses positions sur la liberté d’expression.

Débat transnational et européen

Un autre effet de l’influence de l’analyse anglo-saxonne est le manque de soutien explicite d’une partie des pays et des sociétés civiles européennes, bien plus promptes à se mobiliser pour dénoncer la mort de George Floyd, assassinée par la police américaine en mai dernier. Alors que des dizaines de milliers de personnes avaient manifesté contre la mort tragique de Floyd, en reprenant presque termes pour termes l’analyse faite de ce meurtre policier, très peu de manifestations de grande ampleur, notamment au Royaume-Uni, ont été organisées pour s’ériger contre l’obscurantisme religieux.

Il s’agit là d’un exemple où la presse anglophone, transnationale de facto, influence de manière biaisée un débat français et européen. Une sphère publique transnational est une condition sine qua non de l’émergence d’une Europe fédérale. Or, la pluralité des opinions, a fortiori sur un sujet d’une telle gravité, doit être garanti. La presse anglo-saxonne, dans son refus de comprendre la laïcité française et le droit de blasphémer, exporte son analyse dans toute l’Europe, ce qui ne facilite pas la pluralité des points de vue.

La presse de ces pays s’est ainsi montrée bien complaisante à l’égard du fondamentalisme islamique en préférant pointer du doigt la laïcité et la liberté de caricaturer l’ensemble des religions. Un parti-pris journalistique inquiétant.

[1] : le principe stricte de laïcité ne s’applique pas à l’ensemble des départements français. Alors que les trois départements de l’ancienne « Alsace-Lorraine » (Haut-Rhin, Bas-Rhin, Moselle) appliquent encore une version du Concordat, certains départements d’Outre-Mer, comme Mayotte, ont également un autre régime.

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