Collapsologie, Covid et Europe

Article paru à l’origine dans le numéro 189 de « Fédéchoses »

, par Fédéchoses, Robert Belot

Collapsologie, Covid et Europe
(Burst Some Rights Reserved)

La crise sanitaire mondiale que nous venons de connaître a réactivé une tendance récente de l’opinion à imaginer le pire. Jamais les pseudo-théories « effondristes » sur la fin de l’homme et de la planète n’ont eu autant de succès. Elles se nourrissent des thèses et foutaises qui s’épanouissent dans la sphère conspirationniste et survivaliste. On a même inventé un terme pour désigner cette tendance : « collapsologie ».

Le mouvement de la « cancel culture » et du déboulonnage, matériel et immatériel, des statues et des figures de l’histoire accompagne cette remise en cause radicale d’une certaine idée du progrès de l’histoire. Une relecture catastrophiste et téléologique de l’histoire fait apparaître l’Europe, depuis sa conversion au rationalisme, autour de la Renaissance, comme l’origine de tous les maux du monde, de la colonisation à la prédation des ressources naturelles de la planète.

Il faut lire le livre Les déraisons modernes de la philosophe Perrine Simon-Nahum (éditions de l’Observatoire, 2021) qui offre une salutaire mise en perspective critique de ce phénomène tendant à confondre opinion et connaissance, qui s’attaque même à l’éthos de la science, à sa mesure, à sa neutralité, à son attachement à la complexité du réel et à la nuance du rationnel.

Elle y voit les signes d’une nouvelle « idéologie réactionnaire » qui risque de nous « envoûter » en nous habituant aux « pensées défaitistes et mortifères ». Face à la « déraison apocalyptique », il faut apprendre à raison garder et à espérance croire. Et l’Europe nous en offre actuellement un exemple concret des raisons d’espérer.

Les prophètes de malheur ont depuis longtemps prévu le pire pour l’Europe. Le cycle de l’europhobie a commencé avec le traité de Maastricht et a connu une nouvelle vigueur avec l’annonce du Brexit. Pour disqualifier l’Europe actuelle et relégitimer le stato-national, le contre-discours nationaliste utilise massivement la doxa décliniste. Le « déclin » de l’Europe n’est jamais démontré rationnellement (il est difficile de démontrer que les Européens vivent aujourd’hui plus mal qu’en 1933 ou qu’en 1958). Il a le statut de mythe négatif qui ne se discute pas, même si, parfois, on tente de recourir à l’histoire pour le légitimer. C’est la « thèse » que développe, par exemple, un professeur d’histoire romaine de l’université libre de Bruxelles. Dans un livre fondé sur une « analogie » historique improbable (Le Déclin. La crise de l’Union européenne et la chute de la République romaine). Le bilan de l’Europe est simple à ses yeux : « 65 ans d’agonie politique ». Le mot « agonie » revient sous de nombreuses plumes eurosceptiques ou europhobes. Sous celle de Jean-Pierre Chevènement, par exemple, souverainiste de gauche : « Une certaine idée de l’Europe conçue par Jean Monnet au lendemain de la Seconde Guerre mondiale se débat aujourd’hui dans les convulsions de l’agonie. Ce n’est pas l’idée européenne qui est en train de mourir, mais l’idée qu’on pouvait faire l’Europe en dehors des nations, voire contre elles, pour la mettre au service d’une hégémonie extérieure » (2014).

En ce début du mois de juin 2021, l’Europe est en train de montrer, par la puissance probante des résultats, que ces prophéties apocalyptiques relèvent d’abord de l’idéologie. Le plan de relance vient d’être validé par le Conseil européen, lundi 31 mai 2021. Pour la première fois, un accord historique s’est fait sur l’émission d’une dette commune qui va permettre d’accompagner la reprise économique. La solidarité européenne n’est plus seulement une figure rhétorique : elle s’inscrit dans une réalité tangible qui profitera à tous. Face au Covid-19, l’Union européenne (UE) a montré que sa réaction a été à la hauteur de cette crise d’une ampleur sans précédent. Elle a su saisir les enjeux, proposer rapidement des solutions, et se faire respecter par ses partenaires, concurrents et rivaux. Elle a su réviser certains de ses dogmes en débloquant 672 milliards d’euros de subventions et de prêts mis à la disposition des membres de l’UE.

En 2014, le rédacteur en chef adjoint de l’Expansion nous expliquait qu’il fallait « casser l’euro pour sauver l’Europe » et que l’aventure de l’euro s’était transformée en « tragédie économique ». Aujourd’hui, grâce à la crédibilité internationale de l’euro et à sa capacité d’emprunter sur les marchés mondiaux, c’est la monnaie européenne qui sauve l’Europe, son économie, et qui nous protège du pire. Telle est le constat pragmatique que l’on peut faire. Et cette avancée remarquable est le résultat de la longue et difficile histoire de ce qu’on appelait naguère la « construction européenne ».

Il manque à ceux qui ont critiqué la lenteur supposée du processus qui a abouti à ce résultat une connaissance de l’histoire de l’Europe et une conscience de la complexité du processus décisionnel de l’UE. Les historiens retiendront que l’Europe a su créer un événement véritablement historique. Après mai 2021, l’Europe ne sera plus ce qu’elle a été. Cet événement doit être apprécié à sa juste valeur et nous encourager à tenir en respect les adeptes du catastrophisme qui sont aussi les vecteurs dangereux du « fake knowledge ».

Vos commentaires

  • Le 21 août à 14:41, par Theo En réponse à : Collapsologie, Covid et Europe

    Marrant tous ces gens qui fustigent les « prophètes » et autres oiseaux de mauvaise augure alors qu’ils prédisent eux aussi à peu près n’importe quoi.

    La seule chose dont on est sûr aujourd’hui, c’est qu’on est arrivé à un stade où changement il y aura. Mais PERSONNE n’est capable de dire comment les choses évolueront et si c’est pour le meilleur ou pour le pire.

    Pour une raison très simple : les incapables ont pris le pouvoir. Ils sont aux manettes et appuient sur les boutons au hasard sans savoir « ce que ça va faire ». Et derrière, il y a les réseaux sociaux qui réagissent massivement, instantanément et de manière totalement irrationnelle.

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