Energie : Nord Stream 2, éternel problème géopolitique en Europe

, par Agnès Faure

Energie : Nord Stream 2, éternel problème géopolitique en Europe
Le dernier tronçon du gazoduc a été posé le 6 septembre dans la mer Baltique. Crédits : Nord Stream 2 / Axel Schmidt

Le pipeline complété, sa mise en opération devrait se faire d’ici le mois prochain. Nord Stream 2 est un gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne en passant par la mer Baltique. Il est l’une des nombreuses routes utilisées pour acheminer le gaz en Europe. Entamé en 2015, le projet n’a cessé de diviser. Entre ses partisans, au premier rang desquels on retrouve l’Allemagne, qui ne veulent y voir qu’un projet économique, et ses détracteurs (Pologne, États baltes) qui estiment que sa construction devrait être arrêtée pour diversifier les approvisionnements en gaz de l’UE. Nord Stream 2 a créé une véritable « désunion intra-européenne et transatlantique », comme le résume une étude du Parlement européen. Certains Etats, notamment de l’ancien bloc de l’Est, voient aussi dans l’échec de Nord Stream 2, un moyen de sanctionner la Russie pour ses violations aux droits humains et les menaces sécuritaires qu’elle fait peser sur l’Europe centrale.

En Europe, une dépendance énergétique…

Si le projet répond à des besoins énergétiques, ses implications géopolitiques ne sont pas neutres. Les ressources énergétiques de l’Europe sont loin de suffire à la demande. Les données de la Commission européenne montrent que près de la moitié du gaz importé en Europe est fourni par la Russie (Elles représentaient 43% en 2020). Une tendance qui devrait se poursuivre, « les perspectives de production des grands producteurs de gaz tels que les Pays-Bas et le Royaume-Uni, ainsi que la Norvège, [étant] en baisse », selon le site officiel dédié au projet et que les données de la Commission européenne confirment jusque-là. « Dans le même temps, la demande de gaz devrait se maintenir, en raison de ses qualités de faible teneur en carbone », ce qui signifierait que l’UE aura besoin « d’importer davantage de gaz ». Demande à laquelle Nord Stream 2 serait en capacité de répondre, du moins partiellement, en couvrant « environ un tiers des besoins d’importation de l’UE » à l’horizon 2035. Mais le regard de l’Europe pourrait également se tourner vers la Méditerranée et notamment vers l’Algérie dont les ressources en gaz, conséquentes, sont sous-exploitées. L’Algérie exporte trois fois plus de gaz vers la Turquie que vers la France, témoignant des ravages que peuvent causer l’Histoire sur les relations économiques. Les immenses réserves algériennes en gaz de schiste dont l’exploitation a commencé en 2020, constitue une autre alternative d’approvisionnement pour l’Europe.

… et stratégique

De plus, « les gazoducs ont presque invariablement d’importantes implications géopolitiques, étant donné qu’ils créent une dépendance à long terme entre les pays fournisseurs et les pays importateurs », reconnaît une note du Parlement européen. Dans le cas de Nord Stream, le risque de dépendance est d’autant plus préoccupant que « comme l’Union soviétique avant elle, la Russie a l’habitude de restreindre l’approvisionnement en gaz afin d’exercer une pression politique sur les importateurs ». La guerre du gaz entre la Russie et l’Ukraine en 2009 illustre bien comment Moscou peut utiliser le levier énergétique pour riposter contre les négociations de l’accord d’association entre Kiev et Bruxelles. Les tensions entre Moscou et les capitales européennes ne manquant pas, le risque d’un tel chantage politique n’est donc pas à écarter.

L’Ukraine, une victime collatérale

Par ailleurs, la route ukrainienne devient de moins en moins fiable et rend nécessaire de passer par une nouvelle. D’une part en raison de leur âge et de leur état dégradé, qui les rend « de moins en moins fiables ». La rénovation de la route ukrainienne pourrait coûter « autant, sinon plus » que les 9,5 milliards d’euros prévus pour Nord Stream 2, selon une note du Parlement européen. D’autre part, « le tracé ukrainien est vulnérable aux tensions entre l’Ukraine et la Russie ».

Au niveau économique, si « l’Ukraine a cessé d’importer du gaz naturel directement de la Russie en 2016 », selon un rapport du Congrès US, la mise en service du gazoduc pourrait pourrait entraîner « une baisse des recettes de transit » et surtout « accroître la vulnérabilité stratégique de l’Ukraine » vis-à-vis de la Russie. Une perte estimée à « plusieurs milliards de dollars en droits de douane du gaz » par le service de recherche du Parlement européen.

 [1]]

Opposée au projet, l’administration Trump avait imposé des sanctions économiques aux entreprises impliquées dans le gazoduc. Ce qui avait entraîné le retrait de plusieurs compagnies du chantier. L’administration Biden a pour sa part levé les sanctions et conclu en juillet 2021 un accord - controversé lui aussi - avec Berlin. Objectif : éviter cette instrumentalisation géopolitique de la question énergétique. Un point exposé clairement dans la déclaration commune annonçant l’accord US-Allemagne : « Si la Russie tente d’utiliser l’énergie comme une arme ou de commettre de nouveaux actes agressifs contre l’Ukraine, l’Allemagne agira au niveau national et fera pression pour que des mesures efficaces soient prises au niveau européen, y compris des sanctions ». Reste à savoir si cette menace sera jugée suffisamment crédible par Moscou.

Notes

[1[Sanctions levées… pour le moment

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