Johnson ne peut plus ignorer le Parlement, alors il le fait taire

« Mon pays est en crise d’identité. Moi aussi », un blog par Madelaine Pitt - Episode 8

, par Madelaine Pitt

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Johnson ne peut plus ignorer le Parlement, alors il le fait taire

C’est un peu une claque dans la figure quand tu reviens d’un séminaire des Jeunes Européens à Malte et six heures plus tard, le Premier ministre annonce la suspension du Parlement britannique.

Les deux évènements peuvent sembler n’avoir aucun lien. Mais comme je viens de passer une semaine à échanger des idées, à débattre et à construire des projets par rapport à une vision positive de l’Europe de demain, avec des jeunes motivés de tous les coins de notre continent, les gros titres sur la fermeture des portes du Parlement pendant cinq précieuses semaines parait une atteinte à la démocratie encore plus frappante, encore plus choquante, encore plus triste, en contraste.

Bien sûr, personne ne m’a laissé oublier le Brexit pendant mon séjour à Malte. C’est maintenant le premier sujet de conversation sans exception quand je rencontre une nouvelle personne ou quand je parle à quelqu’un d’un autre pays. Touriste néerlandaise à l’aéroport hier soir : « Ce n’est pas trop le bazar chez toi ? » Jeune maltais à la plage : « Du coup le Brexit, comment ça se passe ? » Autre participant du séminaire : « Ah tu es britannique, c’est horrible ce qui se passe chez toi. » Même un ami australien à qui j’ai souhaité joyeux anniversaire sur Facebook : « Sympa d’avoir de tes nouvelles ! J’espère que le Brexit se passe bien ! » Evidemment, pour un séminaire sur la lutte contre la diffusion d fausses nouvelles, le Brexit est un peu le thème phare. En revanche, ma semaine avec les Jeunes Européens m’a rassurée, comme d’habitude. Oui, j’ai le droit d’avoir le sentiment d’être citoyenne européenne, malgré tout. Je suis rentrée chez mes parents en Angleterre à 2h ce matin, la tête pleine de souvenirs de belles rencontres internationales et d’échanges riches. Après le réveil, jetant un coup d’œil sur mes messages avant de me lever, je me suis dit que les 607 nouveaux messages dans notre groupe WhatsApp de notre groupe de campagne « Our Future Our Choice » n’étaient pas bon signe. Lisant avec incrédulité, pendant le petit déjeuner, je me suis dit que les dictateurs n’existent pas que dans les pays lointains.

La suspension du Parlement est indiscutablement une tentative de faire passer le Brexit sans accord. Et ça va probablement marcher. Si les élus ne sont pas là, ils ne peuvent ni proposer ni voter des textes afin d’empêcher un « no deal », ni appeler à un « vote of no confidence », ni essayer de former un gouvernement éphémère avec un autre Premier ministre qui pourrait demander une prolongation de l’article 50. Johnson a parfaitement conscience qu’il n’a pas le soutien de la Chambre des Communes. Il a déjà essayé de ne pas en tenir compte. Maintenant il la fait taire. Si les élus ne sont pas là, ils sont impuissants.

Là où le débat devrait faire rage, il y aura du silence

Vers 15h, la Reine donne son accord pour la suspension.

La démocratie au Royaume-Uni est morte.

Johnson n’a pas le moindre scrupule par rapport aux dégâts qu’il provoque et inflige aux citoyens britanniques et européens, mais il n’est pas le seul coupable. Les partis d’opposition ont eu trop de mal à mettre de côté leurs intérêts de politique partisane. Jeremy Corbyn, le leader du Parti travailliste, a mis trois ans à faire une proposition interpartite. Jo Swinson, chef du Parti du centre, a annoncé à plusieurs reprises qu’elle ne veut pas travailler avec Corbyn. Caroline Lucas, chef du Parti vert, a proposé une équipe composée uniquement de femmes. Ne comprenez-vous pas que nous sommes dans une situation de crise ? Ne savez-vous pas que le 31 octobre n’attendra pas que vous choisissiez avec qui vous acceptez de travailler, que vous vous organisiez et que vous arrêtiez de vous lancer des piques ? A tous les élus qui souhaitent protéger notre société, notre économie et notre sécurité : enfermez-vous dans une pièce et ne sortez pas jusqu’à ce vous vous mettiez d’accord sur un moyen de vous unir et de travailler ensemble contre le monstre qui demeure à Number 10 Downing Street et contre sa volonté de nous imposer la catastrophe.

Nous sommes à une croisée des chemins historique qui se retrouve à deux mois d’un précipice. Le Parlement reprend le 3 septembre (je n’arrive pas à comprendre pourquoi ils sont en vacances jusque-là). Du 9 au 14 octobre, le parlement est suspendu. « Do not waste this time, » nous a conseillés Donald Tusk après le deuxième report en avril dernier. Je ne doute pas qu’il savait que ses propos allaient tomber dans l’oreille d’un sourd. Mais je crois que même lui n’aurait pas pensé que le peu de temps dont nous disposons aurait pu être si soudainement et injustement réduit par la personne qui devrait le plus en avoir besoin.

Il peut faire taire le Parlement, mais il ne pourra pas faire taire les citoyens

Il est 20h du soir. C’était encore une journée sombre pour mon pays. La vraie signification de « Take Back Control » est enfin claire ; le prendre des gens, le prendre des élus, pour le donner aux élites. Ce week-end, il y aura des manifestations de masse partout. Johnson peut faire taire le Parlement. Il ne pourra pas faire taire les citoyens.

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