L’Europe à vélo (1/8) : Départ de Paris, arrivée à définir

Le voyage d’Hippolyte et Maxime, épisode 1

, par Maxime Caillet

L'Europe à vélo (1/8) : Départ de Paris, arrivée à définir
Parc Régional de la Sainte-Baume, France Crédits : Maxime Caillet

Pendant 7 mois, Maxime a parcouru les routes européennes sur son vélo à travers un itinéraire improvisé. Ce récit en 8 épisodes propose de retracer succinctement cette aventure par le regard parfois ingénu et malicieux d’Hippolyte, le dromadaire en peluche posé sur le guidon de son vélo de voyage

Le premier coup de pédale

Itinéraire de l’épisode 1

Dimanche 13 mars 2022 - 23h30, je m’apprête à amorcer le plus long, le plus éprouvant et probablement le beau voyage de ma vie. On m’appelle Hippolyte, je suis le chameau peluche composé de polyester, une fibre synthétique très prisée pour son élasticité. Je vais devenir le capitaine de la Caravane, un vélo de route d’une cinquantaine de kilos, tracté par Maxime, le pilote de l’attelage.

Nous passons notre dernière nuit à Paris avant de nous élancer demain sur les routes de France et de quitter la capitale. Cette épopée nous fera traverser 31 pays pendant 7 mois, rencontrer une myriade d’individus et d’animaux et glisser sur plus de 15 000 kilomètres d’asphalte, de terre battue, de graviers et parfois d’eau. Mais à ce moment de l’histoire, nous l’ignorons encore.

Maxime vient de s’endormir auprès de la caravane. Il a mis sa vie professionnelle et personnelle en veille. Il rêvait de nous conduire à travers l’Europe et la grande Russie, de traverser les steppes d’Asie centrale pour atteindre Oulan-Bator, la capitale mongole. J’étais opposé à ce projet qui me paraissait fou et dangereux, mais l’irruption de la guerre mit fin à nos débats et Maxime se résigna à abandonner l’idée. Bercé par les ronflements qui s’échappent de la chambre, mes yeux se ferment attendant impatiemment le marchand de sommeil, sans savoir encore où les prochains jours mèneront notre équipage.

6h30 : La sonnerie du réveil retentit

Un encas vite avalé, la caravane chargée se déploie sur le perron de la rue de Lévis. Alors que le pilote embrasse ses proches et concentre son attention sur les prochains efforts à fournir, un vent frais soulève la brume matinale de la capitale, encore maintenue dans un sommeil léthargique. Je m’installe à la proue de l’embarcation, Maxime à la poupe, d’où les premiers coups de pédales sont donnés. La carcasse du vélo s’ébroue et après une vingtaine de mètres héroïques, nous risquons de peu la chute sous le regard amusé des promeneurs matinaux.

Le pilote finit par maîtriser le poids de notre caravane, et voici notre fière équipe lancée dans les rues de Paris. Parc Monceau, Champs-Elysées, Concorde, Montparnasse, porte de Versailles. Ce sentiment de liberté est rapidement entaché par une circulation infernale, le gaz d’échappement arrive à hauteur de respiration. Les arrêts incessants de Maxime, cherchant à baliser un itinéraire qu’il avait manifestement abandonné aux lois du hasard, freinent la progression du convoi.

Progressivement, nous décidons de suivre le chemin proposé par les applications de guidage et finissons par quitter Paris après deux heures éprouvantes. À la vue du panneau indiquant les limites urbaines de Montigny-le-Bretonneux, la densité et l’urbanisme laissent enfin place à des hectares de cultures maîtrisées par les agriculteurs d’Ile-de-France et des premiers domaines forestiers aux abords de Rambouillet.

19h30 : Arrivée à Chartres

En fin de journée, les dernières lueurs illuminent la cathédrale de Chartres. Ce premier itinéraire aura mis à rude épreuve le moral de l’équipage durant 13 longues heures, alors que seules 60 minutes suffisent aux habitués de la ligne TGV pour rallier les deux villes. La journée se termine finalement dans le jardin d’un couple chartrain, sous une toile de tente trempée par la pluie battante et tendue par les rafales de vent. Que diable allions-nous faire dans cette galère…

Le lendemain, les muscles de Maxime ne sont pas prêts à endurer la peine de la veille. Après seulement une quarantaine de kilomètres, les freins de la caravane grincent et réveillent le plateau de la Beauce, couvert d’un épais manteau gris. J’occupe le reste de la journée à l’observer se masser frénétiquement les jambes et tenter toutes les techniques imaginables pour relâcher son corps raidi par l’effort. Après plusieurs mouvements, Maxime se tourne vers moi l’œil hagard “plus jamais, je pose mon cul sur cette selle”. Le ton était donné. Ce ne sera pourtant pas la dernière fois que j’assisterai à un changement d’avis du pilote.

La côte Atlantique ou les premiers plaisirs du voyage itinérant

Jour après jour, nous appliquons une routine gestuelle monacale : les sacoches sont vidées et rangées, les boulons de la monture sont resserrés, la pression des pneus est vérifiée. Les réveils sont agités par les mêmes questionnements : Quel chemin emprunter ? Où et quoi manger ? Où dormir ? La vie de jeune actif parisien semble déjà lointaine et l’arrivée à Nantes après une première semaine de galères rendit tout retour en arrière impensable.

Depuis l’estuaire de la Loire, le champ des possibles couvre un spectre infini. Seules la curiosité et les envies deviennent la boussole du voyage. Les paysages de l’ouest français se succèdent au fur et à mesure que notre équipage avale les tours de roues. Les longues parcelles agricoles et les troupeaux de bovins laissent place au marais poitevin avec comme seul trait d’union la façade atlantique battue par les vents océaniques.

Camargue, France

Au fur et à mesure de l’avancée, les questionnements s’effacent peu à peu, pour laisser place à de nouveaux automatismes, rituel rassurant face aux interrogations du quotidien. La fatigue du conducteur s’atténue au contact de la générosité des habitants des espaces traversés. Sur les places des petits villages, le long de routes de campagne désertées ou lors des jours de marché, les bras se tendent et offrent une pomme, quelques tomates ou une tasse de café à la vue de notre curieuse équipe.

La nuit, les invitations spontanées ou nos demandes d’hospitalité par le biais du réseau communautaire Warmshowers pour voyageurs à vélo transforment rapidement un court repos sous tente par les rires bruyants d’inoubliables rencontres et se terminent parfois même dans le calme réconfortant d’une chambre pour les invités. Maxime avait quand même pensé à ponctuer le voyage par la visite d’amis le long de notre parcours. Ces haltes sont des moments d’une rare douceur avant de nous lancer sur des routes inconnues. Nous goûtons les produits locaux de chaque région, nous nous laissons aller aux saveurs qu’offrent les terroirs – pâté de campagne, jonchée d’Aunis et pineau blanc - provoquant l’inévitable ralentissement de notre progression.

Castelnaudary, France

L’appel du sud

Après 3 semaines, nous atteignons la périphérie de Toulouse. L’architecture occitane marque un tournant et la ville rose devient notre nid de quelques nuits alors que les jours commencent à s’allonger. Notre projet enthousiasme Guillaume, un ami d’enfance de Maxime, qui décide d’équiper sa monture pour nous suivre pendant une semaine jusqu’à Marseille.

Marseille, France

Le reste du plan semble pour l’instant sans accroc - suivre le bassin méditerranéen, profiter des températures clémentes de la Riviera et préparer les cuisses de Maxime à l’approche des Alpes italiennes. La côte méditerranéenne resplendit et sa beauté comble les attentes des voyageurs. Les pauses s’apprécient le long des plages et les embruns chargent l’air d’un parfum entêtant. Pendant que le reste de la France affronte des trombes d’eau, notre équipage est invité à participer à une pétanque. Sous le soleil méditerranéen, les langues des participants se délient le long des descentes de mominettes de pastis, instant de prise de conscience de premières différences culturelles qui nous éloignent d’un sud pourtant familier.

4 semaines s’écoulent depuis le départ de la caravane et la vallée de la Roya se devine derrière l’ancien poste de frontière. Dans les hauteurs du Menton où nous refaisons le monde avec une communauté de militants écologistes, imaginer des modalités plus solidaires de fonctionnement de notre société nous apaisent. L’avenir pouvait être rassurant. Au réveil, je suis impatient de découvrir l’Italie mais Maxime tarde à se lever, restant comme plaqué sur le futon de notre hôte. Sa cornée est trop douloureuse pour ouvrir les yeux et piloter la caravane. Les urgences de la ville proposent un rapatriement vers le service ophtalmologique de l’hôpital de Nice, rendu impossible avec la caravane sans surveillance.

Un médecin accepte finalement de l’ausculter et lui prescrit un traitement adapté à la reconstitution de sa cornée, nous immobilisant 2 jours dans l’obscurité d’une chambre de Formule 1. A l’intérieur, couchés sur un matelas déformé par ses anciens occupants, seules des voix inconnues montent des ruelles adjacentes et brisent le calme de la pièce. Les intonations ne laissent aucun doute sur notre localisation et nous saisissons les variations chantantes du provençal, propre au pays niçois. L’incident vécu comme une mise en garde laisse désormais place à un implacable appel à l’Italie.

L’Europe à vélo est une série de 8 articles écrits par Maxime Caillet à la suite de son tour du continent en « mobilité douce ».

Cette série s’inscrit dans le cadre de la 6è édition des Journées de la Presse européenne, qui se tiendront en avril 2023 sur la thématique : « Médias européens : comment faire face aux enjeux climatiques ». Maxime y tiendra une exposition photo de son voyage, et pourra répondre à toutes les questions des lectrices et lecteurs du Taurillon.

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