L’Europe est un roman hongrois

, par Sophia Berrada

L'Europe est un roman hongrois
Création : Sophia Berrada

Place ! Place à la littérature européenne ! Le Taurillon a entrepris, moyennant une nouvelle rubrique nommée L’Europe est un roman, de s’intéresser au monde littéraire européen sous tous ses aspects. Chaque mois nous vous proposerons de découvrir des œuvres d’auteurs et d’autrices, européens et européennes, des interviews de personnalités du monde du livre, actrices de son écriture à sa commercialisation, en accordant une attention particulière à sa traduction - démarche si cruciale à la vie démocratique de ce Vieux Continent, ainsi que des articles portant sur l’actualité du milieu littéraire européen.

Inaugurons cette rubrique avec un roman hongrois, considéré dans son pays natal comme un classique et traduit dans une vingtaine de langues : Épépé, de l’original Ferenc Karinthy. Cet excentrique journaliste, auteur et dramaturge, fils de l’hongroisement célèbre Frigyes Karinthy (lui-même auteur), avait des occupations aussi variées que la traduction de Molière en hongrois, ou le water-polo, sport dont il était un véritable champion.

Dans Épépé, dont Ferenc Karinthy a terminé l’écriture en 1969, trois personnages principaux s’affrontent et tentent de s’apprivoiser.

Budaï, personnage savant, néanmoins paumé

Budaï est un linguiste hongrois émérite, et c’est à ce titre qu’il se rend à Helsinki, au congrès de la linguistique. Il est tant épuisé par les longues heures de travail passées à préparer la conférence qu’il doit animer, que sitôt assis dans l’avion, il s’endort pour toute la durée du vol. Ce qui advient ensuite est très flou : sans doute a-t-il fait une erreur d’aiguillage lors de sa correspondance. Toujours est-il que notre héros est catapulté dans une ville inconnue, dont les habitants ne parlent qu’une seule langue qui l’est tout autant. En voilà un comble ! Budaï, alors qu’il maîtrise trente langues différentes et cultive un imposant bagage de connaissances linguistiques, se retrouve dans l’incapacité de communiquer avec qui que ce soit. L’auteur a pensé à tout puisque, assoupi dans l’avion et sans montre, Budaï n’a aucun moyen d’estimer où il peut se trouver sur le globe.

Que se passe-t-il quand on place un personnage dans une situation aussi extrême ? Le polyglotte doit pourtant rejoindre la capitale finlandaise et ses camarades linguistes. Mais les jours passent, et avec eux leurs lots d’obstacles. Tout savant qu’il est, il ne cède pas à l’angoisse, investit la ville, y prend ses marques, et rivalise d’ingéniosité pour se sortir de cette panade. Ainsi, Épépé est un roman de l’espace, que Budaï explore pour en trouver la faille, et un roman du temps après lequel il court.

La foule, un “personnage” diffus et oppressant

Dès la première page du roman, il apparaît, occupe tout l’espace et s’accapare le temps. Le deuxième personnage principal d’Épépé est une foule. Une foule, grouillante, dense, bousculante, animale. La Science décrit qu’une multitude de personnes rapprochées les unes des autres ne se comportent pas comme une multitude d’individualités, mais bel et bien comme un ensemble régi par ses propres lois. Ce bloc imprévisible, nous l’érigerons donc, sans rougir, au rang de personnage dans cette chronique.

La foule est cyclothymique. Elle peut chanter et danser puis tout à coup se mettre en colère et décider de tout casser. Budaï est le témoin de violences sans les comprendre. Bien qu’il soit habité par une perplexité tenaillante et convaincu de l’absurdité de ces fracas, la foule et ses pouvoirs d’aimantation peuvent se montrer bien magnétiques. Certains des mouvements de foule décrits dans Épépé peuvent être lus à la lumière du contexte dans lequel Ferenc Karinthy a rédigé l’œuvre. Pascal Clerc, professeur de géographie à l’université de Cergy-Pontoise, en fait une analyse intéressante et voit dans la ville décrite un parallèle avec la Hongrie, “pays communiste qui tente avec difficulté de se soustraire à la domination soviétique”. Il ajoute que “cette situation du héros (on pourrait écrire « kafkaïenne » pour être plus explicite), qui se débat avec des institutions et des collectifs absurdes, ces files d’attente un peu partout, font écho à ce système politique et peuvent être lues comme une critique de celui-ci.”

Le langage tient le premier rôle dans cette affaire

La foule, de surcroît, est un personnage avec lequel il est ardu de communiquer. Quand celle-ci parle une langue mystérieuse, inconnue, cela devient simplement impossible. C’est ainsi qu’entre en scène le troisième personnage de cette histoire : le langage. C’est véritablement lui qui est sous le feu des projecteurs, ingénieusement manipulés par Ferenc Karinthy. Au fil des mésaventures de Budaï, on s’aperçoit combien, tout immergés dans le langage que nous sommes, il est le ciment de nos sociétés et la colonne vertébrale de chaque humanité. Combien la conversation est un exercice de logique. Combien il structure notre pensée et nos émois.

Le spectacle de la privation de ce qui nous rend si humain trouve de nombreuses résonances contemporaines. On peut imaginer, grâce aux divagations de Budaï, la désorientation des déplacés, des réfugiés, des exilés, confrontés aux difficultés inhérentes à la rencontre avec une culture antipodale, et à l’impossibilité de communiquer ses pensées. Facilement, on peut dresser un parallèle avec les réseaux sociaux, où les internautes forment une foule virtuelle et où les mots débordent sans vraiment dialoguer entre eux.

Épépé, c’est une histoire de famille

Si l’Europe est un roman, l’histoire de la famille Karinthy est une saga. Nombre de ses membres ont été des personnalités sulfureuses du monde littéraire et artistique hongrois. La plupart des œuvres de Ferenc Karinthy et de son père Frigyes traduites en français l’ont été par leurs descendants : Judith et Pierre Karinthy. Notons, au passage, comme ils l’ont soulevé dans une interview donnée aux Imposteurs que le hongrois n’est pas une langue européenne comme les autres. Elle appartient à la famille des langues finno-ougriennes comme le finlandais ou l’estonien, non à celle des langues indo-européennes (comme les langues d’origine germanique, slave ou romane) copieusement majoritaires sur le continent. Cette traduction d’Épépé révèle une langue fluviale, une écriture riche, directe et magnifique de justesse. Ce n’est pas une lecture légère, ce n’est pas une lecture de répit, mais c’est une lecture exquise et engageante.

Notons que si cette œuvre a rencontré un petit succès en France, c’est essentiellement grâce à Olivier Rubinstein, qui après en avoir acheté les droits, l’a mise sur le devant de la scène des catalogues de chaque maison d’édition dont il a pris la tête (Denoël en 1999, puis Zulma en 2013). Pour ma part, si ce livre a retenu mon attention alors que je flânais en librairie, c’est grâce à son bandeau, suc extrait de la belle préface écrite par Emmanuel Carrère : “Ce dont je suis absolument certain, c’est que Perec aurait adoré Épépé”. Sans ce convaincant bandeau, sans doute serais-je passée à côté de ce que j’appellerai pudiquement “un coup de cœur”. N’est-ce pas pétrifiant de voir à quoi cela tient parfois ?

Vos commentaires

  • Le 18 novembre à 15:01, par Ash En réponse à : L’Europe est un roman hongrois

    Avant Denoël, avant Zulma, il y avait eu In Fine /Austral en 1996, toujours bien sûr sous la houlette d’Olivier Rubinstein. Et merci pour cet article qui remet en lumière une lecture en effet exquise, comme vous le dites.

  • Le 20 novembre à 14:38, par Jasz Jean-Pierre En réponse à : L’Europe est un roman hongrois

    J’ai été très impressionné à l’époque par la sortie en traduction française de Épépé, C’est un monde hors du monde qui ressemble étrangement au nôtre. Tout s’y passe de façon incompréhensible, les ne se comprennent pas , langue habitudes relations humaines inconnues. Les gens sombrent dans l’abandon, la déchéance, l’absence de possibilité d’y échapper, sauf à la fin un léger courant d’eau qui suggère une possibilité d’evasion, une porte de sortie.. Un chef d’oeivre, quoi !

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