L’Europe impuissante face à la crise du coronavirus

Tribune de Laurent Nicolas, ancien rédacteur-en-chef du Taurillon (2008-2010)

, par Laurent Nicolas

L'Europe impuissante face à la crise du coronavirus
Image : Guillermo Descortés / Pixabay

Tribune de Laurent Nicolas, ancien rédacteur-en-chef du Taurillon (2008-2010)

Tant de dysfonctionnements, une nouvelle fois, dans cette Europe face à la crise du coronavirus. Tant de raisons de déplorer une Europe administrative et technique d’un côté se cachant derrière le fait que la politique sanitaire ne soit pas une compétence de l’Union, et les égoïsmes des États membres de l’autre plus prompts à fermer les frontières à leurs voisins européens qu’à partager de l’équipement médical.

Il est tentant de sortir de cette épidémie plus agacé, fatigué et désenchanté que jamais vis-à-vis de cette fabuleuse utopie politique qu’est la construction d’un commun européen. Les motifs d’espoir sont objectivement peu nombreux et la menace d’une sortie de l’Histoire pèse plus que jamais sur le projet européen. Pour autant je veux tirer une leçon plus fondamentale de la façon dont les gouvernements et l’opinion européenne ont traversé cet épisode dramatique en regardant notre rapport à la science, à la rationalité, à la gestion de l’incertitude, et y puiser des ressources pour continuer de croire.

J’ai été surpris de voir que l’incertitude, le « nous ne savons pas » ou plutôt « nous ne savons pas tout » avait pénétré la communication gouvernementale des États membres et celle de l’Union, à quel point cette rhétorique a fait partie de l’expression politique dans la crise. Ce fut le cas en Italie, en Allemagne, en France, comme à Bruxelles, contraints que nous fumes d’accepter une réalité en train d’advenir —les bilans de morts et de malades, la dangerosité du virus, ses modes de transmission, l’efficacité de telle ou telle action. Nous ne savions pas, ne apprenions à chaque instant.

Aller ainsi par le langage se confronter aussi directement à l’incertitude est assez contre-intuitif dans le discours politique de nos Etats-nations forts, dirigés par un personnel politique dont on attend qu’il sache. Un peuple moderne et éduqué sait bien que le Politique ne sait pas tout, mais projette sur lui qu’il sache, attend de lui un ensemble de représentations sachantes et ne tolère pas qu’il ne sache pas. Si vous ne savez pas lors d’un débat d’entre deux tours, lors d’une question au gouvernement, sur un point important de politique étrangère, de politique économique, c’est la mise en cause, c’est la disgrâce en direct, c’est l’effondrement. Cette dialectique est bien intégrée par les dirigeants politiques, dans toute l’Europe. Le risque à ne pas savoir est trop fort, l’opinion ne le supporte pas.

Or qu’a-t-on vu ces dernières semaines en Europe : la Commission et les Gouvernements nationaux se sont servis de la rhétorique de l’incertitude comme un symbole pour se ranger du bon côté, pour légitimer leurs décisions, pour créer de la confiance et de la crédibilité. Le doute et l’incertitude sont des attributs de la pensée scientifique, de la rationalité, de la modernité, et le pouvoir a eu besoin de ces associations comme il a eu besoin de mettre en avant, sous différentes formes selon les Etats membres, le corps scientifique, filtre à connaissance, espace tampon entre l’inconnu de l’épidémie, le pouvoir et l’opinion.

Que l’exécutif français, allemand, italien, européen, cherche à paraître, se comporte de manière tactique, ne doit pas laisser dupe, c’est le mouvement permanent vers l’atteinte d’objectifs politiques du moment, et le langage est naturellement un outil de gouvernement. Mais je trouve heureux que dans cette crise, pour atteindre ses objectifs politiques, nos gouvernants européens misent encore sur cet ensemble de représentations qui accordent toute leur place et leur crédit à la science, la rationalité, à la recherche de vérité et au doute qui l’accompagne. Nos dirigeants politiques peuvent faire ce choix soit par vertu, soit par intérêt, ou les deux, mais cela révèle qu’ils espèrent que l’opinion publique soit majoritairement du côté de la science, et qu’en se comportant, en parlant ainsi, ils gagnent l’opinion —et donc, demain, les élections.

Je ne crois pas qu’agir ainsi, se comporter ainsi face à la rationalité, la vérité, soit un acquis universel. Je crois au contraire que parmi les grands espaces géopolitiques traversés par l’épidémie, la Chine, les États-Unis, l’Amérique latine maintenant, nous voyons bien que les gouvernants dans leurs discours, dans leurs valeurs démocratiques, dans leurs principes d’action, n’ont pas eu le même traitement pour la science et la vérité.

L’Europe a évidemment extrait des sédiments de son histoire l’énergie de sa pensée et de sa culture politique singulière, marquée par ce rapport au doute et à la connaissance. Nous avons ici, je le pense, une ressource inestimable sur laquelle nous appuyer pour continuer de croire en la force du projet européen.

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