L’islam, une religion européenne ?

, par Samuel Touron

L'islam, une religion européenne ?
L’Alhambra de Grenade en Andalousie (Espagne) vestige de la présence musulmane en Europe. Source : Pixabay

ANALYSE. La place de l’islam en Europe et notamment en France interroge nos sociétés. Adoptions de lois sur les signes religieux, sur la dissimulation du visage, sur le séparatisme ; débats politiques persistants sur la compatibilité de l’islam et des « valeurs » de la République et de l’Europe ; accusations d’infiltrations de puissances étrangères au travers de la religion ; l’islam n’en finit pas de provoquer phobies, craintes et débats. Pourtant, l’islam s’implante en Europe dès 711, 89 ans à peine après le début de l’Hégire, soit, bien avant que cette religion ne s’implante en Afrique subsaharienne, en Asie mineure et en Asie centrale ou encore dans le sous-continent indien. Ainsi, loin des idées reçues, l’islam n’est-elle pas une religion bien plus européenne qu’on ne le pense ?

Quel est le nombre de musulmans en Europe ? La question n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Certains Etats comme la France ne pratiquent pas de recensements religieux tandis que d’autres comme l’Allemagne pratiquent un recensement officiel. Ensuite, il faut s’accorder sur la définition que l’on se fait de l’Europe : la Turquie et la Russie sont-elles comprises dans cet ensemble ? Si oui, alors le chiffre augmente considérablement. Enfin, la variable « être musulman » n’est pas aisée à définir, à partir de quel niveau de pratique religieuse est-on musulman ? Peut-on être musulman et non-pratiquant ? Les enfants musulmans le sont-ils « culturellement » avant qu’ils soient en âge de décider ou non par eux-mêmes de leur religion ?

Etat des lieux de l’islam en Europe

Toutes ces questions n’ont aucune réponse évidente. En additionnant les données les plus rigoureusement obtenues par les recensements ou estimations des Etats membres, on obtient le chiffre d’environ 16.260.000 musulmans dans l’Union européenne en 2020 avec des disparités importantes. La République Tchèque, la Slovaquie et les Pays Baltes sont ceux qui comptent proportionnellement le moins de musulmans avec 0,1% de la population totale de ces Etats. Chypre et la Bulgarie sont les pays qui comptent, en proportion de leur population, la plus grande part de musulmans, respectivement 22,7% et 13,4%. En terme de nombre, c’est la France qui compte le plus de musulmans avec environ 4.704.000 fidèles sur le territoire métropolitain. La France, membre fondateur de l’UE compte ainsi plus de musulmans que l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine ou le Liban, pays pourtant avec une population à majorité musulmane.

Si l’immense partie des Musulmans en Europe occidentale proviennent des vagues d’immigration récentes, l’histoire entre l’islam et l’Europe est bien plus ancienne. Contrairement, à une idée reçue, l’Europe n’est pas un continent aux racines uniquement chrétiennes, n’en déplaise à ceux, qui lors des débats autour d’une constitution pour l’Europe souhaitaient voir inscrit l’adhésion aux valeurs chrétiennes comme facteur nécessaire pour intégrer l’Union. Outre l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine, seuls les États européens à majorité musulmane ; la Macédoine du Nord, Chypre et la Bulgarie possèdent une minorité musulmane conséquente dont la présence remonte aux premiers temps de l’expansion ottomane dans les Balkans, soit dès le début du XIVe siècle. Au même moment, des croisades menées notamment par les chevaliers teutoniques participent à l’évangélisation des peuples de Prusse, de Lituanie, de Livonie et d’Estonie.

Ainsi, avant même que toute l’Europe « géographique » ne soit évangélisée, l’islam s’installait déjà durablement dans le sud-est de l’Europe. Alors que certains contestent l’entrée de l’Albanie ou de la Bosnie-Herzégovine dans l’UE pour des motifs religieux arguant des racines chrétiennes de l’Europe, on pourrait rétorquer que ces deux pays sont bien autant au coeur de l’Europe que la Lettonie et que pourtant l’islam dans les Balkans remonte aux mêmes temps que l’évangélisation des Pays Baltes, dont l’appartenance à l’Europe n’a jamais été remise en cause pour des motifs religieux. L’argument des racines chrétiennes est donc ici délicat à mobiliser.

Une présence plus que millénaire et pérenne

Enfin, pour aller au-delà de la simple question de la longévité de la présence des religions monothéistes en Europe, il convient de souligner que l’islam est présent en Europe dès 711 au moment où la péninsule ibérique et la Septimanie (actuels Languedoc et Roussillon, l’est de la région Occitanie) se voient rattachés au califat omeyyade. En 2016, des tombes musulmanes datant du VIIIe siècle ont été découvertes à Nîmes témoignant d’une présence pérenne de Musulmans en Europe. Aussi, l’actuelle cathédrale de Narbonne serait, selon de nombreux historiens et archéologues, construite sur une ancienne mosquée, remontant aux temps où Arbuna (nom arabe de Narbonne) était la capitale d’un des wâli d’Al-Andalus. Pendant près d’un demi-siècle, une partie de l’actuelle France fut ainsi terre d’islam, les populations locales n’étant que récemment et encore assez partiellement christianisées. En outre, la christianisation de la France ne s’achève qu’à la fin du VIIIe siècle, si on fait exception de la croisade des Albigeois qui convertit par une politique d’extermination, les Cathares du comté de Toulouse à la religion catholique, durant tout le XIIIe siècle. Peut-on ainsi dire pour autant que les racines de cette partie de l’Europe sont chrétiennes ? Difficile à dire.

Surtout, l’islam fut fortement présent dans la péninsule ibérique. Al-Andalus existe jusqu’à la prise de Grenade en 1492. Pendant 800 ans, l’Eglise mena une guerre de « reconquête » - que l’on pourrait qualifier de « conquête » selon d’où l’on parle - pour attacher durablement l’Espagne et le Portugal au catholicisme. Il reste de cette présence presque millénaire, les apports arabes dans la langue espagnole et portugaise, l’Alhambra de Grenade, les cloîtres mozarabes, des innovations philosophiques et scientifiques majeures - la mention du seul nom d’Ibn-Khaldun témoigne de cette grandeur - mais aussi des villes, dont la capitale espagnole, Madrid, fondée sous le règne de l’émir Muhammad Ier vers la fin du IXe siècle et dont le nom signifie en arabe, « ruisseau », « canal » ou « aqueduc ». La péninsule ibérique puise ainsi ses racines tant dans la chrétienté que dans l’islam. Son histoire est partagée entre islam et christianisme, pourtant, d’aucuns se bornent à voir dans l’Europe, un continent dont l’histoire est purement et entièrement chrétienne.

Les savants arabes, philosophes, scientifiques, lettrés ont permis à une partie de la civilisation européenne d’éclore en lui donnant des savoirs et des richesses indispensables à l’expansion qu’a connu l’Occident à partir du début du XVIe siècle. En France, des villes comme Montpellier, Lunel ou Toulouse doivent une partie des renommées de leur universités et de la grandeur de leurs villes à la présence de savants arabes et juifs dont la présence s’est accrue et s’est pérennisée de par l’expansion d’Al-Andalus et la tolérance des comtes de Toulouse et de Barcelone. Lunel, dont l’école de médecine et l’étude des textes sacrés de la religion juive sont reconnues et renommées dans tout le bassin méditerranéen, attire les savants d’Al-Andalus par centaines. L’expansion des seigneurs du nord et l’annexion de ce qui deviendra le Midi de la France marque la fin de l’apogée de la civilisation romane dont l’épanouissement puise autant dans la chrétienté que dans l’islam et le judaïsme. Se borner à voir l’histoire européenne, même en France, sous le prisme des racines chrétiennes, c’est refuser de voir une partie de notre histoire.

Un islam européen ?

Durant près de 800 ans, Al-Andalus témoigne d’une présence musulmane sur la péninsule ibérique et pendant un certain temps sur une partie de ce qui deviendra la France. Du IXe au XIIe siècle, la Sicile est d’abord un émirat, puis, un royaume normand multiethnique et pluriconfessionnel. La langue et l’identité sicilienne garde encore les traces de cette présence arabe et musulmane, l’architecture arabo-normande est l’expression de celle-ci. À partir du XIVe siècle, les ottomans introduisent et diffusent la religion musulmane jusqu’aux portes de Vienne. Il en est resté des apports linguistiques, des pratiques culturelles et religieuses majoritaires dans certains États des Balkans. Loin des idées, reçues, l’islam en Europe n’est pas seulement lié aux « récentes » vagues migratoires, la présence musulmane en Europe est millénaire, les liens entre islam et Europe profonds, complexes et multiples, ils témoignent d’une partie de l’histoire de l’Europe.

Religion majoritaire dans certains États d’Europe (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo et même Turquie si on décide de l’inclure dans l’Europe), deuxième religion majoritaire dans certains États d’Europe de l’ouest dont la France et le Royaume-Uni. L’Europe ne peut pas et ne doit pas se réclamer comme détentrice de racines exclusivement chrétiennes. Son histoire religieuse est plus complexe, son identité plus difficile à résumer. La politique de l’autruche des « élites européennes » sur l’islam et le rejet à peine caché de certaines candidatures d’adhésion en raison de l’appartenance religieuse sont un non-sens total. De par son histoire, l’Europe se doit d’avoir un discours sur l’islam et doit promouvoir un islam progressiste, tolérant, soumis au respect des droits humains et des libertés fondamentales. En effet, si cet islam ne naît pas en Europe, terre de ces droits et des Lumières, où pourra-t-il donc naître ?

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Vos commentaires

  • Le 19 mai à 10:34, par ERIC DUMONT En réponse à : L’islam, une religion européenne ?

    Samuel,

    Rappeler que la présence musulmane a été significative en Europe (8 siècles en Espagne et 3 en France) est tout à fait approprié pour comprendre notre histoire. Surtout pour expliquer les Croisades et leurs conséquences actuelles. Il faut cependant rappeler que les valeurs de l’Islam ont été rejetées par les populations concernées et qu’elles ne sont jamais réapparues depuis cette époque lointaine, avec l’exception notoire de l’expansion ottomane à l’Est de l’Europe qui a ligué l’Europe contre elle mais a laissé quelques enclaves musulmanes derrière elle. On ne doit certes pas jeter Avicène et Averoès avec l’eau du bain. C’est sûr. L’Alhambra de Grenade et la mosquée de Cordoue sont des merveilles du monde.

    Excellent article.

    Eric Dumont Président Mouvement Européen Paris

  • Le 9 septembre à 14:10, par Vlad En réponse à : L’islam, une religion européenne ?

    Et voila comment sous couvert de progressisme on a un discours qui valide un colonialisme. Si les espagnols ou français ont ete presents pendant trois siecles au Maroc personne n aura l arrogance de pretendre que les racines du Maroc sont aussi chretiennes. Les racines du Maroc sont exclusivement musulmanes avec des apports peripheriques ou intermittents juifs ou catholiques.

    Ici c est pareil. Les racines de l europe sont indeniablement helleno chretiennes avec a la marge de la presence musulmane.

    Et comme c est dit dans le com au dessus une presence presque exclusivement militaro politique avec une population locale qui n a globalement jamais adhere aux valeurs de l islam sinon on aurait eu des taux de conversions bien superieurs.

    Etudier l histoire c est une chose la comprendre en est une autre.

    La presence musulmane en espagne ou dans les balkans est juste le fruit d une entreprise coloniale qui a duré plus longtemps que la colonisation francaise ou anglaise par exemple en afrique asie etc...et donc qui a laissé plus de traces

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