Ligne ferroviaire Budapest-Belgrade : la Hongrie vote la mise au secret des détails du contrat avec la Chine

, par Noémie Chemla

Ligne ferroviaire Budapest-Belgrade : la Hongrie vote la mise au secret des détails du contrat avec la Chine
Le président hongrois Viktor Orbán (à gauche) rencontre le président serbe Aleksandar Vučić (à droite) le 15 mai 2020 à Belgrade

Alors qu’une ligne ferroviaire à grande vitesse est prévue pour relier les capitales hongroise et serbe, mardi 19 mai, le Parlement hongrois a voté la mise au secret pendant 10 ans des détails du contrat conclu avec la Chine, qui finance en grande partie le projet. Une décision qui n’est pas sans soulever quelques inquiétudes.

Contrat historique

En discussion depuis 2014, le projet de la ligne ferroviaire Budapest-Belgrade est un projet d’une ampleur considérable : il s’agit en réalité d’une reconstruction-modernisation de la partie hongroise de la ligne à grande vitesse reliant les 2 capitales. Un premier contrat d’1,32 milliard d’euros a été signé le 20 juin 2019 par plusieurs compagnies chinoises et hongroises réunies au sein du consortium sino-hongrois, pour des travaux devant durer 5 ans. Un contrat semblable avait déjà été signé en 2018 par la partie serbe, et les travaux ont débuté en 2019. Un accord a finalement été conclu entre la Chine et la Hongrie le 24 avril, pour un chantier de 2,1 milliards de dollars, financé à 85% par la banque d’Etat chinoise Exim Bank of China.

Cette modernisation des 150 kilomètres du tronçon hongrois devrait avoir un impact notable sur l’intégration économique de la Hongrie : ainsi, le pays serait au cœur de l’acheminement de marchandises de l’Europe de l’Ouest vers l’Europe de l’Est, tout en devenant un point stratégique pour la Chine. Ce projet pourrait réduire de moitié le temps de trajet de Budapest à Belgrade, actuellement de 4 heures.

Les Nouvelles Routes de la Soie et l’Europe de l’Est

Pour la Chine, la modernisation de cette ligne s’inscrit dans les « Nouvelles Routes de la Soie », projet chinois monumental et politique phare de Xi Jinping visant à améliorer la connectivité physique et numérique entre l’Asie et l’Europe grâce à la construction et à la modernisation d’infrastructures et de technologies entre les deux continents, financées par des investissements chinois massifs. Les Nouvelles Routes de la Soie, également appelées « Belt and Road Initiative » (« L’initiative Ceinture et Route », en référence aux deux principaux axes terrestre et maritime qui la constituent) concerne à l’heure actuelle plus de 70 pays d’Asie, d’Afrique et d’Europe.

L’Europe centrale et orientale est l’un des points stratégiques des Nouvelles Routes de la Soie. Pékin a lancé à en 2012 le « Format 16+1 », qui réunit la Chine et 16 pays d’Europe de l’Est et des Balkans dont 11 Etats membres de l’Union Européenne. Depuis 2019, la Grèce s’inscrit également dans la « Belt and Road Initiative » (BRI) à travers de nombreux accords économiques, certains parlent donc de « Format 17+1 ». D’ailleurs, si la Chine entend financer la modernisation de la ligne Budapest-Belgrade, l’objectif est de la relier au port grec du Pirée, à Athènes, qui a été privatisé en 2016 pour devenir une concession du géant chinois du transport maritime Cosco. Selon le Premier ministre grec, « Le Pirée va devenir un point de transit entre la Grèce et l’Asie (…), la porte principale vers et depuis l’Asie ». Pour la Chine, la ligne Budapest-Belgrade serait donc l’étape suivante pour assurer ses voies commerciales jusqu’à l’Europe de l’Ouest.

Un « classement secret » qui soulève des inquiétudes

Le projet est le plus grand investissement en infrastructure jamais réalisé en Hongrie. Or, le 19 mai dernier, le Parlement hongrois a voté une loi de mise sous secret des détails du contrat financier passé avec la Chine pour une durée de 10 ans. Selon le projet de loi, cette mesure est nécessaire afin de protéger la Hongrie d’une « influence extérieure indue », la divulgation de ces informations risquant de « menacer la capacité de la Hongrie à conduire sa politique étrangère et ses intérêts commerciaux ».

Depuis maintenant plusieurs années, l’influence grandissante de la Chine en Europe de l’Est et dans les Balkans suscite des réactions mitigées. D’un côté, pour les pays les moins riches d’Europe, souvent désavantagés par leur position en marge de l’Union européenne, les investissements chinois représentent une opportunité inestimable de relancer la croissance économique. Au sein de l’Union européenne, la fracture de « l’Europe à deux vitesses », entre les pays d’Europe du Nord et de Ouest, et ceux du Sud et de l’Est plus défavorisés, persiste : les anciens pays du bloc communiste, notamment, accusent toujours un certain retard économique par rapport à leurs voisins occidentaux, ce qui explique l’enthousiasme de pays comme la Hongrie face à l’approfondissement des relations avec la Chine. Les pays d’Europe du Sud comme la Grèce, l’Italie et le Portugal ne font pas partie de l’ex-bloc communiste mais ont néanmoins été plus durement touchés par les crises économiques des dernières décennies, d’où l’adhésion de la Grèce, puis de l’Italie et du Portugal aux Nouvelles Routes de la Soie. Pour la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et l’Albanie, membres du format 16+1, le projet présente un double intérêt : en effet, ces pays n’étant pas membres de l’UE, ils ne bénéficient pas des politiques et des subventions européennes, et d’autre part, leur retard économique est justement l’un des freins à leur adhésion. La croissance économique permise par la BRI permettrait donc d’améliorer non seulement leur situation mais également leur candidature à l’UE.

Cependant, d’autres se montrent moins enthousiastes face à l’inclusion de l’Europe centrale, orientale et méditerranéenne dans le mégaprojet chinois, et l’UE se montre divisée. En effet, Bruxelles s’inquiète des contreparties auxquelles devront faire face les Etats impliqués dans la BRI, sur lesquelles la Chine reste vague. Une autre source d’inquiétude est la « debt-trap diplomacy », le piège de l’endettement, qui consisterait pour la Chine à faire des prêts à des pays incapables de les rembourser, ce qui donnerait au géant asiatique une emprise sur ses débiteurs. Enfin, l’UE redoute les conséquences géopolitiques de cette influence chinoise, les pays inclus dans le Format 17+1 se montrant naturellement mieux disposés à l’égard de la Chine : ainsi, en juin 2017, la Grèce a mis son veto à une résolution de l’UE condamnant les atteintes aux droits de l’Homme en Chine ; en 2015, un groupe de pays, dont la Grèce, la Hongrie et la Croatie ont fait barrage à une référence à la Chine dans une déclaration sur les disputes territoriales en mer de Chine méridionale. A l’inverse, la mise sous secret du contrat fait craindre une ingérence chinoise dans la politique hongroise, ainsi que le coût pour le contribuable.

Enfin, cette décision inquiète d’autant plus qu’elle émane du gouvernement de Viktor Orbán, premier ministre eurosceptique d’un pays en tension avec Bruxelles en raison de ses atteintes aux valeurs fondamentales de l’UE. La confidentialité du contrat renforce les risques de corruption et de non-respect des règles de droit européen dans un pays qui entretient déjà des relations compliquées avec l’UE, et ce d’autant plus dans le cadre d’un partenariat avec un régime autoritaire et un autre qui s’en rapproche dangereusement

Vigilance sans méfiance

S’il est clair que la Chine fait jouer ses avantages auprès des pays d’Europe de l’Est et du Sud - en offrant des partenariats très intéressants à des pays désavantagés sur leur continent –, il est important de ne pas trop « diaboliser » la Chine, en lui prêtant une intention claire de jouer sur les divisions européennes. D’ailleurs, les pays défavorisés ne sont pas les seuls à se rapprocher de la Chine, comme l’a montré l’adhésion du Luxembourg aux nouvelles routes de la Soie. La méfiance européenne tient aussi du réflexe protectionniste, notamment les pays comme la France ou l’Allemagne ayant des grands groupes industriels à protéger.

Néanmoins, ce vote du Parlement hongrois suscite des inquiétudes légitimes quant à la transparence d’un projet déjà entouré de risques d’ingérence, de corruption et d’atteintes aux droits. Cette décision rappelle en outre que l’Union Européenne reste très divisée et manque encore d’une stratégie claire face à la Chine et à la BRI. Il s’agit pour l’UE de se montrer vigilante dans ses relations non seulement avec la puissance chinoise, mais également avec ses États membres ainsi qu’avec ses pays candidats : comme on l’a vu, la ligne Budapest-Belgrade n’est qu’un exemple du type de projet qui se développeront en Europe dans les années à venir avec l’approfondissement des relations avec la Chine, et l’Union doit se préparer aux défis futurs.

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