Marc Lazar : « Les populistes sont en train d’impacter en profondeur nos démocraties »

, par Basile Desvignes

Marc Lazar : « Les populistes sont en train d'impacter en profondeur nos démocraties »

Spécialiste de la vie politique italienne, Marc Lazar dirige le Centre d’histoire de Sciences Po à Paris. Avec le sociologue italien Ilvo Diamanti, il vient de publier Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties (Gallimard, 2019) dans lequel les deux auteurs examinent les traits des mouvements populistes dans les pays occidentaux et les mutations de la démocratie dont ils sont le symptôme. Entretien.

Basile Desvignes : Aujourd’hui, de quoi est fait le populisme ?

Marc Lazar  : Le populisme est ce que l’on appelle un mot-valise, doté de multiples significations. Et en plus, il est instrumentalisé en politique par certains responsables pour délégitimer des adversaires ou, à l’inverse, au terme d’une inversion de stigmate comme l’on dit en sociologie, pour revendiquer fièrement cet adjectif. Enfin, les médias utilisent ce substantif à tout bout de champ sans jamais le définir.

On peut dire, pour simplifier mais aussi pour procéder à une forme de clarification conceptuelle, que l’immense production scientifique venue de la science politique, de la théorie politique, de la sociologie ou encore de l’histoire, consacrée au populisme se répartit entre deux pôles. Le premier considère que le populisme est une idéologie, fut-elle mince, labile, souple, qui viendrait en quelque sorte combler le vide laissé par le déclin historique des grandes idéologies politiques qui depuis la fin du XVIIIème siècle et le XIXème siècle avaient structuré de puissantes cultures politiques : le conservatisme, le libéralisme, le socialisme, le communisme etc.

Le deuxième pôle dans lequel je me range estime que le populisme est avant tout un style politique. Un style qui peut se combiner avec des idéologies traditionnelles, ou qui peut comporter des fragments d’idéologie ou encore qui peut n’exister qu’en tant que style. Ce style repose sur quelques fondements. L’antagonisme entre un peuple supposé homogène, uni, vertueux, et une classe dirigeante, toute aussi homogène, corrompue, complotant en permanence contre le peuple. L’affirmation qu’il n’existe pas de problèmes compliqués mais que des solutions simples. La perception dichotomique de la politique, de la société et du monde (bien-mal, oui-non etc.). La construction de figures de l’ennemi (ennemis qui peuvent être verticaux : la caste dirigeante, l’Union européenne, les experts ; ennemis horizontaux, les immigrés, les étrangers, parfois les Juifs). La valorisation de la nation. Le rejet de la représentation, perverse en elle-même, au profit du principe de l’incarnation qui, en l’occurrence, passe par le leader, prétendant justement être le peuple.

Dans votre dernier ouvrage vous proposez le terme de « Peuplecratie » en décrivant l’ascension des mouvements populistes ainsi que leur influence sur les démocraties occidentales. Pouvez-vous le définir ? Quelles sont les caractéristiques communes des pays où vous observez ce phénomène ?

Oui nous avons eu besoin de forger ce néologisme car nous avançons la thèse que les populistes, qui sont très variés et différents, sont en train d’impacter en profondeur nos démocraties. Et ce, qu’ils soient au pouvoir ou non. Quelque chose se passe et il faut donner un nom à ce processus. Les populistes imposent leurs thématiques (l’immigration, l’Islam, la critique de l’Union européenne, les questions d’identité etc.) dans le débat public, plaçant les autres partis sur la défensive. Ils imposent leur temporalité, celle de l’urgence puisqu’il n’y a pas de sujets compliqués. Ils imposent leur langage, leur mode de faire de la politique etc. La peuplecratie signifie une forme de démocratie immédiate, c’est-à-dire sans vraies médiations puisque les partis classiques, les syndicats, les associations etc. sont en crise, et immédiate au sens justement de l’urgence, d’autant que nous sommes entrés dans l’ère du numérique, ce qu’ont parfaitement compris les populistes qui en jouent pleinement. D’où le fait que les populistes ne cessent de proclamer qu’à la différence des partis traditionnels eux n’ont pas peur du peuple puisqu’ils en appellent à la pratique systématique du référendum et de la consultation par les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs un point important à souligner. Contrairement aux populistes du passé qui s’opposaient à la démocratie représentative pour instaurer un régime autoritaire, les populistes d’aujourd’hui se présentent comme les meilleurs défenseurs de la démocratie. Mais leur démocratie, c’est la souveraineté du peuple sans limite. D’où le fait, qu’ils n’hésitent pas à bousculer les règles et les institutions de la démocratie représentative (on l’a vu en Italie avec la Lega quand, par exemple, Matteo Salvini a voulu déclencher cet été une crise politique et obtenir des élections anticipées, on en Grande-Bretagne avec le comportement de Boris Johnson envers le Parlement), voire à les subvertir comme c’est le cas en Hongrie.

Le dernier aspect de la peuplecratie provient de l’effet de contamination de ces pratiques populistes. Les leaders qui entendent les combattre utilisent à leur tout un certain style populiste alors que sur le fond ils ne sont pas populistes. Ce fut le cas de Matteo Renzi en Italie entre 2013 et 2016, on d’Emmanuel Macron durant sa campagne pour l’élection présidentielle de 2017 lorsqu’il se présentait comme le candidat anti-système, ce qui ne manquait pas de sel au vu de son parcours. La peuplecratie n’a pas vaincu. C’est une potentialité, une dynamique qui, comme la rouille attaque le fer, érode les fondements de nos institutions démocratiques.

Les pays européens ont des situations économiques et des cultures politiques très différentes mais on retrouve des mouvements populistes dans toute l’Union européenne. D’où ces mouvements puisent-ils leur influence ?

Il n’y a pas une explication mono causale à la montée des populismes. Trois grandes causalités peuvent être pointées. D’abord, la crise politique. Son intensité est variable d’un pays à l’autre. Mais partout en Europe, on repère une défiance envers les institutions, les partis politiques, la classe politique. A cela s’ajoute une défiance inégalement répartie envers l’Union européenne considérée comme inefficace, technocratique, peu démocratique, et éloignée des citoyens. La deuxième explication est d’ordre économique et sociale. C’est l’effet de la crise financière puis économique de 2007-2008, avec son cortège de chômage, d’inégalités de toute nature, de précarisation du marché du travail, voire de pauvreté. Mais en effet, ce n’est pas vrai des pays du nord de l’Europe et de l’Europe centrale (en Pologne par exemple), sans parler de la Suisse, et pourtant les populistes y sont puissants. Mais, justement, il y a la dernière explication, qui est davantage d’ordre culturel. A savoir, la crainte de l’immigration, de l’Islam associé aux attentats terroristes. Cela provoque des réactions de rejet, de xénophobie, de racisme, et surtout cela met au premier plan l’interrogation de nombre d’Européens sur ce qu’ils sont : qu’est-ce qu’être Français, allemand, italien, néerlandais dans ce contexte ?

Et cette interrogation est accrue par les processus d’européanisation et de globalisation extrêmement mal vécu par les catégories les plus populaires et possédant un faible niveau d’instruction qui se sentent marginalisées, rejetées, abandonnées. Comme l’ont bien montré différents économistes, dont Yann Algan, une partie de nos concitoyens, les plus exposés, les plus précaires, les plus fragiles, manifestent un niveau de confiance inter-personnelle extrêmement bas, qui nourrit une frustration, de la peur, du repli, ce qu’exploitent et exacerbent volontairement les populistes de droite. Les populistes sont à la fois l’expression et le vecteur du malaise politique, du malaise social et du malaise culturel. Ils proposent, eux, des réponses aux attentes de ces Européens.

Pourquoi les nationaux-populismes accèdent-ils au pouvoir plutôt que des populismes de gauche ?

Parce qu’ils répondent surtout à la troisième crise, la crise culturelle en proposant de rassembler toutes les personnes en situation d’anomie, apeurées, autour d’un nouveau roman national. Ils proposent un récit à la fois nostalgique de la nation (comme tel ou tel pays était beau avant l’arrivée de ces populations étrangères), et projeté vers le futur (on peut reconstituer une communauté débarrassé de tous les éléments et les facteurs –l’Union européenne, la globalisation, les étrangers pour les populistes de droite- qui, selon eux, affectent sa pureté et mettent en péril son unité).

Le politiste William Galston affirme dans son dernier livre Anti-pluralism : « The Populist Threat to Liberal Democracy », que le populisme est une nouvelle convergence politique qui va se propager à l’ensemble de la sphère politique. L’antagonisme entre mouvements populistes et défenseurs de la démocratie représentative peut-il être la source d’un nouveau clivage politique ?

C’est en effet une possibilité et surtout c’est ce à quoi s’emploient les populistes – puisque pour eux le seul clivage qui compte c’est celui supposé opposer le peuple à l’élite- et certains de leurs adversaires (on pense à Emmanuel Macron et en Italie à Matteo Renzi) qui se présentent comme les sauveurs de la démocratie en danger. De la sorte, on ne parle plus du clivage entre la gauche et la droite, ou du clivage entre les protecteurs de l’environnement et les adeptes du productivisme à tout prix.

Existe-t-il actuellement des mécanismes permettant de restreindre la montée des populismes ?

C’est le grand défi. Comment répondre aux populismes, dont je rappelle qu’ils sont très divers. Il y en a de droite, de gauche, des populistes ni de gauche ni de droite comme le Mouvement 5 étoiles en Italie, des populistes régionalistes, des populismes de chefs d’entreprise à l’instar de Silvio Berlusconi. Ils ont de profondes différences, sociologiques, culturelles, et de grandes divergences, stratégiques par exemple. Les dilemmes sont nombreux pour leurs opposants. Faut-il adopter leur style pour les combattre ou au contraire refuser ce piège ? Faut-il se coaliser pour dresser un barrage au risque de leur ouvrir un boulevard ? Faut-il les combattre frontalement, tenter de les marginaliser dans une opposition supposée stérile ou, à l’inverse chercher à les intégrer en les mettant en situation de responsabilité ? Autant de question sans vraie réponse.

Mais plus profondément, si l’on pense, comme moi et tant d’autres chercheurs, que le populisme est une vraie lame de fond, qui exprime des crises politique, sociale et culturelle d’envergure, alors les réponses doivent être à la hauteur de ce défi. Cela suppose de réformer en profondeur nos démocraties libérales et représentative, de redonner le goût de la politique, de relancer la croissance tout en organisant la transition écologique, de réduire le chômage et les inégalités, de refaire société, de réinventer du vire-ensemble. Vaste programme comme dirait le général de Gaulle. Et pourtant nécessaire. Car le temps presse. L’ascension des populistes est résistible mais menaçante. La peuplecratie est une potentialité. De ce fait, ou la démocratie libérale et représentative est capable de changer et de résoudre tous les problèmes qui expliquent la montée des populistes et alors ceux-ci régresseront. Ou elle s’en montre incapable, et en ce cas notre avenir sera celui déjà en vigueur en Hongrie, au coeur d’l’Union européenne sans que celle-ci ne fasse rien : nous deviendrons à notre tour des démocraties illibérales.

Professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po, Marc Lazar est directeur du centre d’Histoire de Sciences Po et Président de la School of government de la Luiss (Rome). Il est l’auteur avec Ilvo Diamati, de Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties, Paris, Gallimard, 2019.

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