Répression à Hong Kong : une Europe bien timorée

, par Eric Drevon-Mollard

Répression à Hong Kong : une Europe bien timorée

Depuis deux mois et demi, des manifestations d’une ampleur sans précédent secouent Hong Kong, ancienne possession britannique rétrocédée à la Chine en 1997. L’empire du Milieu s’était engagé à respecter jusqu’en 2047 un accord qui prévoyait de conserver l’autonomie et les particularités juridiques du territoire. Le président Xi Jinping, partisan d’un retour aux fondamentaux du régime communiste et d’une politique extérieure agressive, ne veut pas attendre une si longue échéance. C’est pourquoi l’exécutif hongkongais de Carrie Lam (aux ordres de Pékin), a « voté » une loi permettant l’extradition des délinquants et criminels vers la Chine continentale, rompant avec l’autonomie juridique de la cité. Très impopulaire, cette mesure a cristallisé la colère des partisans locaux de la démocratie, qui manifestent en masse et semblent bien décidés à ne pas céder aux menaces des autorités chinoises, malgré les tirs à balles réelles de la police qui ont fait un blessé mardi 1er octobre. Bien que le régime ait retiré la mesure contestée, la mobilisation ne faiblit pas et la répression se fait de plus en plus violente.

Une Union européenne bien timorée

Au courage des manifestants, victimes d’une répression brutale, et qui prennent le risque d’être fichés par le futur système de surveillance et de contrôle social chinois, le contraste est frappant avec la réaction timorée de l’Union européenne. La cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini déclare en effet : « L’évolution de la situation à Hong Kong au cours de ces dernières heures est extrêmement préoccupante. Nous attendons des autorités de Hong Kong qu’elles respectent la liberté de réunion, d’expression et d’association ainsi que le droit à manifester pacifiquement ». Suite aux tirs à balles réelles de la police, l’Union appelle à la « désescalade » et à la « retenue ». La modération dépasse les exigences requises par le langage diplomatique. La Grande-Bretagne a eu, elle, le courage de condamner « l’usage disproportionné de la force » par les autorités.

La piqûre de rappel de Joshua Wong devant le Bundestag

Il y a quelques semaines a eu lieu la visite de l’opposant hongkongais Joshua Wong au Bundestag, en Allemagne, où il a également rencontré le ministre des Affaires étrangères Heiko Maas. Figure d’une précédente mobilisation de 2014 (la révolution des Parapluies), il soutient avec ferveur le mouvement populaire actuel, bien qu’il ait été emprisonné à de nombreuses reprises par le régime de Pékin. Il est venu s’exprimer devant l’Assemblée allemande afin de rappeler la lutte des habitants de Berlin-Est pour faire tomber le régime communiste et le Mur qui le symbolisait, comparant ce combat à celui des hongkongais contre l’emprise d’un pouvoir de même nature.

Les leviers d’action de l’Union européenne

L’Europe a-t-elle réellement les moyens de soutenir les manifestants qui défendent la démocratie ? Oui, mais de manière indirecte. Si Federica Mogherini s’abstient de soutenir trop ouvertement leurs actions, c’est sans doute pour éviter d’entretenir le discours d’une Chine qui dépeint déjà ce mouvement citoyen comme étant manipulé par les Occidentaux dans le but d’affaiblir le pays. Ce serait donner du grain à moudre à leur propagande que d’aller dans leur sens.

La Chine est la deuxième puissance économique mondiale et possède une armée puissante. En outre, notre prospérité dépend en partie des liens commerciaux que nous avons avec elle. Si nous soutenions avec trop d’insistance les opposants au régime, la Chine pourrait rompre ces liens et pénaliser l’économie européenne de manière punitive.

Cependant, nous ne sommes pas totalement impuissants face à l’hydre communiste et ce lien que nous avons avec elle nous tient mutuellement. Rappelons que Hong Kong est un membre à part entière de l’OMC, et qu’elle est un territoire douanier distinct. Elle est également connectée sans restrictions au système bancaire mondial (contrairement à la Chine continentale qui contrôle les mouvements de capitaux), ce qui permet aux caciques du régime de mettre leur argent en sûreté, et même de l’exfiltrer dans des paradis fiscaux. Ils auraient donc beaucoup à perdre à une remise en cause de ce système.

La marge de manœuvre des Européens se trouve plutôt du côté des pressions qu’ils pourraient exercer sur la libre circulation des capitaux entre Hong Kong et l’Union, et la connexion entre les systèmes bancaires, en concertation avec les États-Unis, qui sont susceptibles de ne pas s’y opposer au vu de la guerre commerciale ouverte qu’ils entretiennent avec la Chine.

Le discours que doivent tenir l’Union européenne et les États-Unis doit être clair : s’il y a des morts ou des arrestations en masse, les capitaux hongkongais ne pourront plus circuler librement à l’extérieur du territoire, et les banques seront isolées du système bancaire international. Un coup dur tant pour les grandes entreprises chinoises que pour la fortune personnelle des hauts dirigeants communistes.

Le but de cette action serait d’empêcher un bain de sang qui ressemblerait tristement Tien An Men devant une mobilisation qui s’éterniserait, la répression n’ayant eu pour conséquence que de radicaliser les manifestants et de souder derrière eux l’opinion publique du territoire.

Un soft power européen pour sensibiliser le peuple chinois

La population chinoise est totalement désinformée sur la situation de Hong Kong. La propagande du régime présentent les manifestants comme des enfants gâtés violents qui voudraient semer le désordre. Elle prétend aussi qu’ils seraient payés par les Américains. L’Internet chinois est soigneusement filtré, les réseaux sociaux occidentaux n’y sont pas accessibles, les moteurs de recherche sont obligés de filtrer les sites en fonction de critères définis par le Parti, et de nombreux sites et médias étrangers sont totalement bloqués.

L’Union européenne possède un autre levier d’action pour répondre à cette problématique : sa capacité d’attraction. Des millions de touristes chinois voyagent en Europe chaque année. Ils ne sont pas toujours bien accueillis dans certains pays de l’Union, où ils sont la cible de délinquants. Les documents et locuteurs en mandarin manquent. Remettre à plat notre politique touristique, c’est d’abord se garantir une manne financière qui ne fera que s’agrandir lorsque les 1 milliard et 200 millions de Chinois auront les moyens de voyager chez nous, mais c’est surtout en profiter pour exercer directement notre soft power.

Une politique touristique bien pensée nous ferait apparaître comme un modèle de civilisation aux yeux de nos visiteurs de l’empire du Milieu, et serait l’occasion de les sensibiliser à nos valeurs, aux avantages qu’elles procurent en matière de liberté, de respect de la vie privée et de bien-être par rapport aux lois chinoises. Des circuits touristiques spécialement conçus pour les Chinois, avec des visites de collectivités locales et d’institutions nationales et européennes seraient de bonnes pistes.

Mais le soft power s’exerce avant tout par les arts et la culture, en particulier le cinéma, qui a fait énormément pour l’image positive des États-Unis à travers le monde. En Chine, les films qui pourraient déranger le pouvoir sont censurés totalement ou en partie. L’Union européenne devrait encourager les hôtels à mettre à la disposition des clients chinois des films européens emblématiques, qui parlent de nos valeurs de démocratie et de liberté individuelle. L’Europe doit leur apparaître comme un espace où il fait bon vivre, comme un modèle à imiter. Le fait que les chinois achètent beaucoup de produits de luxe français et italiens est une bonne porte d’entrée vers d’autres productions artistiques européennes, pour donner envie d’adopter l’« european way of life » cher à notre nouvelle présidente de la Commission, Ursula von der Leyen.

Le dossier hongkongais pourrait être un catalyseur de l’unité diplomatique européenne. En effet, malgré l’inégale expositions des économies de l’Union face aux échanges avec la Chine, tous les États membres se retrouvent dans l’idée de défendre l’État de droit et la démocratie face à un régime qui dérive sur une pente totalitaire. La nouvelle Commission dirigée par Ursula von der Leyen a les cartes en main pour agir, avec le soutien du Conseil de l’Union européenne.

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