Tribune : Non Mme Kramp-Karrenbauer, l’autonomie stratégique européenne n’est pas une illusion mais une nécessité !

, par Corentin Delsard, Julien Lepotier

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Tribune : Non Mme Kramp-Karrenbauer, l'autonomie stratégique européenne n'est pas une illusion mais une nécessité !
Donald Trump et Angela Merkel en 2018 en France. Crédit : The Kremlin, Moscow

Dans une tribune publiée sur Politico.eu le 2 novembre 2020, la ministre de la défense allemande, Annegret Kramp-Karrenbauer, développe sa vision de l’avenir du lien transatlantique en affirmant que « les illusions d’une autonomie stratégique européenne doivent cesser ».

Une nouvelle étape dans les relations entre l’Union européenne et les États-Unis est aujourd’hui plus que nécessaire. L’apparition de divergences entre les États-Unis et l’UE dans la manière d’intervenir dans les affaires du monde, et des intérêts stratégiques de plus en plus différents depuis plus de vingt ans, doivent être une opportunité pour changer ce rapport de dépendance sur les questions stratégiques. Face aux défis futurs, l’Europe se doit d’emprunter son propre chemin vers l’autonomie stratégique.

Le budget de la défense face à la crise

Oui, vous avez raison Mme Kramp-Karrenbauer, les efforts budgétaires doivent être maintenus par tous. Oui, la crise sanitaire impose déjà un poids dans nos finances publiques. Mais ne soyons pas candides, cette crise va également influencer les capacités d’investissement des États-Unis. Ce qui, par voie de conséquence, influencera inévitablement leur engagement militaire sur le sol européen. Avec un effort qui approche les 3,5% du PIB (l’effort européen à titre de comparaison est de 1,4%), les États-Unis ont atteint un plancher de soutenabilité. La volonté d’anticiper un conflit en Asie implique forcément un désengagement à terme en Europe. En conséquence, le paradigme dans lequel nous leur déléguons notre sécurité ne tient plus.

Les pays européens n’ont donc pas d’autre choix que de reprendre en main leur sécurité. Cet effort à maintenir doit aussi prendre en compte la nécessité de réformer les systèmes de défense, notamment en Allemagne. Une force de défense crédible, ce n’est pas qu’une question de financement des armées. L’entraînement ou bien la maintenance sont aussi des points clés. Si l’on veut éviter l’ascendant d’un État sur les autres dans ce domaine, ce qui est plus que souhaitable, chacun doit avoir une organisation et des outils de défense cohérents et performants, dans le but d’optimiser la coopération et valoriser les spécificités nationales.

La vraie illusion : les divergences transatlantiques

La véritable illusion, ce n’est donc pas l’autonomie stratégique européenne, mais bien de croire en un bloc commun occidental, tant les divergences d’intérêts de part et d’autre de l’Atlantique sont pléthoriques. Sur le plan géopolitique, notre rapport au monde diffère incontestablement. Les intérêts ne sont clairement plus les mêmes qu’il y a trente ans. Puisque les États-Unis se tournent à présent vers l’Asie-Pacifique pour contrecarrer leur perte d’influence dans cette partie du monde.

L’Europe doit se préparer au désengagement militaire des É.-U. Ce faisant, elle répond aux injonctions des différentes administrations d’un effort militaire plus important dans le cadre du « partage du fardeau ». Ce désengagement négocié doit être progressif, sur 10 ou 15 ans, pour laisser le temps aux armées européennes de monter en puissance. En bref, un accord gagnant-gagnant est possible, mais il faut oser sortir des carcans du passé.

Affirmer la puissance européenne

Notre dépendance actuelle a des avantages, mais aussi de nombreux inconvénients : pression des administrations étasuniennes sur notre diplomatie, contrainte permanente à préférer le matériel étasunien au détriment de l’industrie européenne, entre autres. Souhaitons-nous toujours un monde dominé par les États-Unis ? Un monde dominé par une approche strictement commerciale, sans considération pour les particularismes locaux, ou le multilatéralisme. L’Union européenne possède des valeurs, une éthique, et les affirme dans ses rapports au monde.

A la suite de la seconde guerre mondiale, les démocraties de l’ouest de l’Europe étaient trop faibles économiquement et militairement pour assurer leur sécurité face à l’URSS. La garantie US via l’OTAN était donc pleinement justifiée. Ce postulat n’est plus valable aujourd’hui. La menace russe, réelle comme le montre les multiples cyberattaques et provocations frontalières (déstabilisation de l’Ukraine par exemple), reste bien moindre que la menace existentielle de l’URSS sur l’Europe. De plus, les pays européens ont les moyens financiers d’investir dans la défense, c’est une question de volonté politique. L’UE a un PIB de 13 500 milliards d’euros, contre seulement 1 350 milliards d’euros pour la Russie (chiffres de 2018).

Nous sommes déjà une puissance économique majeure, grâce à la force de chacun des États membres. Pourquoi devrions-nous nier la possibilité de devenir une puissance diplomatique et militaire ?

Le « European way of life »

Le rêve américain a fait son temps. Vous parlez de l’attachement de votre génération au modèle américain, Mme Kramp-Karrenbauer. Mais la jeunesse européenne ne souhaite pas un modèle où la crise climatique n’est pas une priorité et où l’économie prend le pas sur la solidarité. Elle souhaite une Union européenne démocratique et forte. Mieux, l’Union européenne est un continent d’espoir et d’horizons, de liberté et de solidarité. Soyons conscient de cette richesse, et investissons dedans. Les États-Unis doivent rester un partenaire privilégié, selon une relation d’égal à égal. Mais ils ne doivent plus être un modèle pour le futur de l’Union.

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