Un paradoxe centre-européen : le rejet des migrants

, par Samuel Touron

Un paradoxe centre-européen : le rejet des migrants
« Die Auswandererdenkmal » monument représentant une famille d’émigrants sur le port de Brême. Du XIXe au XXe siècle, près de sept millions de personnes quitteront l’Europe pour les États-Unis depuis le port de Brême. Source : Pixabay.

En 2015, l’Europe, confrontée à un afflux massif de migrants venus notamment de Syrie et d’Irak, a fait face à une crise humanitaire et existentielle inouïe depuis sa création. Les migrations depuis le Proche-Orient, l’Afrique du nord et l’Afrique subsaharienne, bien que moins fortes et intenses, demeurent et tendent à s’accentuer. La chute de Kaboul prise par les Talibans, la terrible crise économique au Liban et les catastrophes climatiques devraient, dans un futur proche, nous faire vivre des situations similaires à celle de 2015. Dans cette crise, les pays d’Europe centrale se sont distingués par leur rejet massif de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants, qui ont pris la route pour sauver leur vie. Ces pays, pourtant, sont nés et prospèrent en partie grâce à leur importante diaspora et ont un besoin fou de renouveau démographique. Un véritable paradoxe.

L’Europe connaît depuis le milieu du XIXe siècle des vagues migratoires plus ou moins intenses mais continues. Les Italiens qui furent près de 8 millions à quitter leur pays entre 1910 et 1915 ; les Espagnols républicains qui, à la suite de la bataille de l’Èbre furent près de 465.000 à gagner la France en moins de deux mois ; les Polonais, qui dès 1830 puis continuellement jusqu’à nos jours (exception faite de la période communiste) gagnent, chaque année, par centaines de milliers, l’Europe de l’ouest ; les Marocains qui, en l’espace de quinze ans, entre 1975 et 1990 furent près de 182.000 à arriver en France. Les exemples ne manquent pas dans l’histoire européenne et française pour mettre en avant des vagues migratoires d’une importance similaire ou supérieure à celle de 2015. Cette année-là, l’Europe voit arriver sur son continent environ un million de migrants principalement de Syrie et plus secondairement d’Afghanistan et d’Irak. Ce chiffre important n’est cependant pas historique, la période de l’entre-deux-guerres ou l’époque post-coloniale ont également leurs années migratoires fastes. Plus que le nombre, c’est davantage l’urgence de la situation et l’attitude que les Etats membres et l’Union allaient adopter qui ont marqué les consciences.

Un nouveau rideau de fer s’est levé

Mise à mal, l’unité européenne le fut, en cette année 2015, plus que jamais et la fracture est-ouest fut d’une netteté sans équivalent historique. D’emblée, les Européens furent divisés : une courte majorité s’oppose à l’accueil des migrants, une très importante minorité y est favorable et les Etats membres eux, sont divisés. Les enquêtes Eurobaromètres sont sans appel : 81% des Tchèques, 78% des Lettons, 77% des Slovaques, 70% des Lituaniens perçoivent négativement l’immigration. Seule surprise, 53% des Polonais seulement, la juge négativement, en-deça de la moyenne de l’Union (56%). Violemment, à peine plus de de dix ans après l’entrée de la plupart des pays d’Europe centrale dans l’UE, un nouveau rideau de fer s’est levé, venant bruyamment fracasser les discours naïfs d’une Europe unifiée par ses valeurs humanistes.

Le réveil, brutal, dans l’urgence d’une crise humanitaire, montre au monde une Union européenne plus que jamais divisée. Car à cette « fracture est-ouest » s’ajoute une fracture à l’intérieur même des démocraties occidentales. En France notamment, le pays se déchire : il y a quasiment autant de Français en faveur qu’opposés à l’accueil des migrants syriens. Durant la crise, la France n’en accueille ainsi qu’environ 10.000, loin, très loin de l’Allemagne, de la Suède, de la Grèce ou de l’Italie. Le Conseil de l’Europe rendra d’ailleurs un très sombre rapport sur l’attitude française durant cette crise, jugée terriblement hypocrite en se permettant des déclarations d’intentions sans que jamais n’arrivent les actes. Ainsi, si le clivage entre Europe centrale et Europe de l’Ouest sur l’accueil des migrants est réel, celui-ci gagne à être nuancé car cette fracture n’est pas seulement un nouveau rideau de fer, elle témoigne surtout d’une montée généralisée en Europe du populisme d’extrême-droite et donc du nationalisme. Si « l’Est » s’est peut-être mal intégré sur la question des valeurs, « l’Ouest » a également changé, délaissant certains de ses grands principes humanistes.

Une Union européenne paralysée

Au milieu de cette anarchie, l’Union européenne a peiné à tenir un discours commun et à être à la hauteur de l’urgence et de la gravité de la situation. La proposition du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, d’un système de répartition par quota en fonction de la situation démographique et économique des Etats membres fit un flop. Voyant leurs capacités d’accueil saturées, les Etats du Sud furent incapables de répondre aux besoins des déplacés. En outre, la convention Dublin III oblige les arrivants à déposer leur demande d’asile dans le premier pays dans lequel ils arrivent. Résultat : l’Italie et la Grèce ont croulé sous les demandes. L’échec de la proposition européenne d’un système de quota entama sérieusement l’image d’Epinal d’une Europe solidaire. La solution trouvée ravit les conservateurs, un accord est passé avec la Turquie en 2016 qui en échange d’une aide de plusieurs milliards d’euros accepte de bloquer la traversée de la Méditerranée aux migrants. En 2020, le président turc, Recep Tayyip Erdogan s’en est servi comme une arme pour faire céder l’Europe sur le projet d’expansion territorial turc, « Mavi Vatan », en Méditerranée Orientale.

Au-delà de l’échec de la proposition de la Commission et de l’effondrement partiel de la solidarité européenne, l’Union échoue dans ses valeurs, en ne parvenant pas à accueillir dignement les réfugiés et en faisant de la route migratoire entre la Libye et l’Italie, la route de l’exil la plus meurtrière au monde. Par l’absence de solidarité, la Méditerranée devient un véritable charnier. Si cette immense tragédie démontre l’importance de la solidarité européenne et la nécessité d’une Europe unie sur les questions migratoires, elle prouve aussi les lacunes de l’Europe actuelle, trop lente, trop divisée, trop soumise à la volonté des Etats membres, sans vision politique commune. Mais, si le drame s’est passé en Méditerranée, c’est à plusieurs centaines voire milliers de kilomètres que la bataille a été perdue pour l’Union, en Europe centrale.

Les causes du rejet centre-européen

Traditionnellement, l’Europe de l’Ouest faisait davantage confiance aux gouvernements nationaux plutôt qu’à Bruxelles tandis que l’Europe centrale post-communiste fonctionnait de manière inverse. Minée par des gouvernements souvent corrompus, Bruxelles incarnait un renouveau politique intègre et compétent. La montée des populismes en Europe centrale notamment en Pologne et en Hongrie inverse la tendance et la crise migratoire a constitué un point de renversement, un moment à partir duquel Bruxelles est devenu moins digne de confiance que les gouvernements nationaux. Plus pauvres que leurs voisins de l’Ouest, victimes d’espoirs déçus à la suite de l’entrée dans l’Union européenne, la plupart des habitants d’Europe centrale estiment qu’ils ne doivent rien aux migrants et comprennent encore moins comment cet Occident européen, riche et opulent, peut imposer de la solidarité alors que leurs pays sont soumis à l’insécurité économique. Cependant, une raison plus profonde que la transition post-communiste explique ce désintérêt. Paul Valéry disait à la suite de la Première guerre mondiale : « Nous autres, nations, savons maintenant que nous sommes mortelles », si cet adage vaut pour l’Europe centrale rien n’est plus faux pour l’Europe de l’Ouest. Nations mondialisées au travers de leurs empires coloniaux, les États d’Europe de l’Ouest comme le rappelle Milan Kundera, se croient justement immortels là où celles d’Europe centrale savent justement leur existence fragile, changeant fondamentalement leur rapport à autrui.

Si il est frappant de constater que, tant la Slovaquie catholique que la Roumanie orthodoxe, tant la pauvre Bulgarie que la riche République Tchèque s’opposèrent massivement à l’accueil des migrants, il suffit de regarder un point commun de leur Histoire pour comprendre ce qui les unit : tous ont eu à lutter farouchement pour leur indépendance et n’ont pu expérimenter l’idée de nation que depuis moins de trente ans. Vivant dans le stress permanent d’une identité nationale fragile et sous-tension, l’accueil des migrants est vécu comme une menace existentielle. En ce sens, accepter seulement des réfugiés chrétiens comme l’a fait la Slovaquie permettait de réduire cette menace. Ce constat nous fait prendre conscience du gouffre et du traumatisme profond engendré par la partition de l’Europe en deux blocs. Alors que le mur est tombé en 1989, les Européens découvraient subitement, en 2015, face à l’Autre, que leur vision d’eux-mêmes et de leur avenir était sensiblement différente qu’on soit à l’Ouest ou à l’Est de l’ancien rideau de fer.

Les nations modernes d’Europe centrale se sont construites sur l’idée que seule l’homogénéité ethnique pouvait garantir leur survie. Autrefois multi-confessionnelles et multi-ethniques, la plupart de ces pays se sont tragiquement unifiés ethniquement et religieusement. Les minorités turques en Bulgarie ont été purement et simplement expulsées et éliminées, les minorités allemandes en Tchéquie, Hongrie, Pologne, Slovaquie et Roumanie ont tout bonnement disparu, les Juifs ont été exterminés. L’importante minorité Rom n’a tout simplement jamais été intégrée malgré des politiques menées en ce sens durant la période communiste. L’expérience de la société multiculturelle est donc connotée négativement en Europe centrale tandis qu’elle est au cœur du modèle d’identité européenne promu par Bruxelles et les sociétés d’Europe de l’ouest. Ce sombre paradoxe explique en bonne partie la fracture Est-Ouest actuellement visible dans les débats autour de l’Etat de droit et des valeurs européennes.

Le paradoxe de la non-solidarité

En 2016, le Parti du chien à deux queues créé par deux artistes hongrois se moquait de la crainte hongroise quant à « l’invasion migratoire » en montrant que dans sa vie, un hongrois avait plus de chances de voir une soucoupe volante qu’un migrant. Si ce constat est amusant, la réalité est là. Durant la crise migratoire, la Slovaquie a accueilli 169 personnes, huit seulement ont souhaité s’installer dans le pays. On est bien loin de la vague migratoire fantasmée par les populistes centre-européens. Pourtant, il n’y a pas vraiment de quoi rire car l’Europe centrale a un besoin tragique de main-d’œuvre. Paradoxalement, les migrants sont la clé pour garantir la survie des nations centre-européennes où les taux de fécondité, malgré les politiques très volontaristes de certains gouvernements, sont au plus bas. La réouverture des frontières à la fin de l’ère communiste et l’entrée dans l’UE puis dans l’espace Schengen a entraîné un exode massif. Les centre-européens sont eux-mêmes des migrants. Depuis 1989, 3,5 millions de Roumains ont quitté la Roumanie et la population de la Lituanie s’est réduite de plus de 600.000 habitants. Dans ces conditions, difficile de garantir un développement économique pérenne et un avenir aux générations futures. Les Nations Unies estiment ainsi que la population de la Bulgarie sera, en 2050, de 30% inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui. Les pays d’Europe centrale sont véritablement soumis à une menace existentielle : celle de l’insécurité économique et démocratique poussant leurs habitants à l’émigration et condamnant leurs nations à disparaître lentement mais sûrement.

L’Europe de l’Ouest est-elle si différente ?

La crise migratoire de 2015 fut aussi l’occasion d’une montée en puissance de l’extrême-droite et surtout de l’entrée dans le débat public de thèmes sociétaux chers à l’extrême-droite tels que l’immigration, les valeurs nationales, la sécurité et l’islam. La logique populiste à l’œuvre en Europe centrale, si elle n’a pas les mêmes ressorts historiques, n’est pas sensiblement différente de celle à l’Ouest. À une division seulement géographique à l’échelle européenne s’ajoute une division sociale fondamentale à l’Ouest. Le géographe Christophe Guilluy a montré que la métropolisation avait poussé les classes moyennes à l’extérieur des villes, plus loin que les banlieues, dans le périurbain. Une logique de déclassement et d’insécurité économique s’est également fait jour comme en Europe centrale. Ces populations, laborieuses mais fragilisées par la crise économique, ont été plus sensibles que celles des métropoles, adaptées et bien insérées dans une mondialisation heureuse, au discours populiste. C’est dans ces territoires que l’extrême-droite fait ses scores les plus importants. Ainsi, si Montpellier vote majoritairement à gauche ou au centre, sa périphérie vote plus massivement à l’extrême-droite. La crise migratoire de 2015 a vu ces tendances se renforcer.

Or, si les études des économistes s’accordent pour dire que l’arrivée de migrants est globalement une bonne chose pour la société d’accueil, un certain nombre pointe que cet accueil ne bénéficie pas aux populations « autochtones » les plus précaires, moins compétitives que les populations immigrées sur le marché du travail. C’est dans ces communes précaires que le vote d’extrême-droite se fait le plus important et que la figure du migrant est perçue comme une menace existentielle. Les cas de Béziers, d’Hénin-Beaumont ou de Beaucaire en témoignent. Comme en Europe centrale, les discours populistes et anti-européens y prospèrent.

Au total, on constate une chose : si la crise migratoire de 2015 a été l’occasion de montrer les divergences historiques et conceptuelles entre centre-européens et ouest-européens, elle a surtout été un révélateur de l’insécurité économique au sein de l’Union européenne. L’Europe centrale, plus pauvre et plus instable a été plus durement touchée par les questionnements posés par l’arrivée massive de migrants. L’Europe de l’Ouest n’a cependant pas été épargnée par ces questionnements, les territoires précaires ont été soumis aux mêmes tendances réflexives. Tout aussi paradoxalement qu’en Europe centrale, ce sont pourtant ces territoires paupérisés qui ont le plus besoin de migrants. L’Union européenne, incapable de parler d’une seule voix, de mener une politique cohérente et humaniste, s’est retrouvée confrontée à une crise d’une gravité exceptionnelle. Les inégalités socio-économiques entre territoires ont été révélées par la question de la solidarité, entraînant une crise politique gravissime.

Une Europe plus puissante, fédérale, disposant d’une politique migratoire commune, d’une politique économique et de protection sociale unifiée aurait sans aucun doute traversé cette crise d’une bien meilleure façon, dans tous les cas, elle y aurait été mieux préparée. L’espoir d’une Union européenne qui agit et pense différemment est réel, une Europe plus intégrée est le seul moyen d’éviter une Europe à deux vitesses. Ivan Kratsev, dans Le Destin de l’Europe, en citant l’ouvrage d’Ira Katznelson, Fear Itself : The New Deal and the Origins of Our Time, nous le rappelle : Franklin D. Roosevelt a sauvé la démocratie libérale aux États-Unis non pas en menant une politique économique particulièrement innovante et brillante mais en promettant d’agir différemment et en le martelant sans cesse. L’Europe doit désormais montrer sa volonté d’agir de manière plus intégrée et communiquer mieux et plus fort sur ses actions afin de lutter contre ce si dangereux sentiment d’insécurité alimenté par les populistes. Demain, nous réserve de nouvelles crises migratoires, l’Europe devra, cette fois-ci, être à la hauteur.

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