Quelle Europe dans les médias français ?

Interview diffusée dans l’émission « Place de l’Europe », animée par les Jeunes Européens - Strasbourg

, par Gwenn Taburet, Rémi Jabet, Théo Boucart

Quelle Europe dans les médias français ?
Véronique Auger est Présidente de l’Association des Journalistes Européens et ancienne présentatrice de l’émission emblématique Avenue de l’Europe. Crédit : Véronique Auger.

ENTRETIEN. Quelle Europe dans les médias français ? Alors que les élections américaines ont tenu la France et le monde en haleine, force est de constater que les sujets européens n’ont souvent pas la même force d’attraction, ni la même couverture médiatique. Véronique Auger, ancienne rédactrice-en-chef à France Télévision et Présidente de l’Association des Journalistes Européens – France, a répondu aux questions de Théo Boucart sur Place de l’Europe, l’émission mensuelle présentée par Les Jeunes Européens – Strasbourg.

Théo Boucart : Le 3 novembre dernier, une tribune portée par le Mouvement européen – France et l’Association des Journalistes Européens, dont vous êtes l’une des signataires, a été publiée dans le journal Les Échos. Cette tribune déplore que la vie publique de l’Union européenne demeure la grande absente de l’actualité présentée à la télévision et à la radio, et demande au CSA de se saisir du dossier, car il s’agirait selon vous d’un « enjeu citoyen ». Êtes-vous confiante dans la capacité de cette tribune à faire bouger les choses ?

Véronique Auger : Oui, on est très confiants, sinon on ne l’aurait pas faite d’ailleurs. C’est en réalité une lettre ouverte qui a été publiée par Les Echos et destinée à la fois au CSA mais aussi à Clément Beaune, le nouveau Secrétaire d’État aux Affaires européennes.

Pourquoi pense-t-on que cette fois-ci, les astres sont convergents ? D’abord parce que ça ne peut pas être pire que ce qu’on voit dans les médias de masse, radio et télévision. Il ne peut y avoir que des progrès. Deuxièmement, parce que vous avez dû voir le coup de colère poussé au moment du discours de la Présidente de la Commission européenne sur l’État de l’Union devant le Parlement européen. Ce discours n’avait été relayé ni en direct, ni en différé, ni en extraits dans les principaux journaux télévisés, comme TF1 qui n’en avait même pas parlé le soir. Ce coup de colère avait été relayé à la fois par Clément Beaune lui-même, très puissant car très proche du Président de la République, mais aussi par le Porte-Parole du Parlement européen.

Notre tribune, vous avez dû le voir, a été co-signée notamment par Sabine Thillaye, présidente de la Commission des Affaires européennes à l’Assemblée nationale. Nous avons donc bon espoir que toutes ces pressions convergentes vont obliger le CSA à avancer et à prendre des véritables mesures, et non de se contenter de regarder d’un air lointain si l’Europe fait partie ou non de l’actualité des journaux et de la télévision françaises.

De plus, cette tribune avance des propositions très concrètes, ce qui n’était pas le cas avant, lorsqu’on se contentait de publier des cris de colère sans avancer de solutions. On se permet désormais de faire des propositions concrètes qui pourraient être appliquées, du moins je l’espère.

TB : Dans un sondage mené au mois de février par le Mouvement européen – France, en partenariat avec les Jeunes Européens – France, seul 33% des Français se sent bien informé sur les questions européennes, et 3% très bien informé. Quel doit être justement le rôle des médias, notamment télévisuels, dans la vulgarisation des informations et des questions européennes ?

VA : Je séparerais votre question en deux. Le rôle des médias d’abord, est d’informer sur ce qu’il se passe dans le monde ayant potentiellement un impact sur la vie des citoyens. C’est donc, à mon avis, le devoir de tout journaliste de retranscrire et retransmettre en temps et en heure ce qu’il se passe dans l’Union européenne, comme nous l’avons vu pour les élections américaines.

Concernant la vulgarisation, les journaux télévisés de 30 à 40 minutes ne peuvent pas faire de la vulgarisation en permanence. Je crois que c’est le rôle d’une émission, comme Avenue de l’Europe (diffusée désormais sous le nom Nous, les Européens le dimanche matin sur France 3), mais aussi de l’enseignement public et privé, et des professeurs. Un jour, Catherine Lalumière, une grande dame de l’Europe, m’a dit « Vous savez, au XIXème siècle, les petits Français ne naissaient pas Républicains. Ce sont les instituteurs, les « hussards de la République » qui les ont rendus Républicains ». L’école peut jouer ce rôle, via les cours d’éducation civique, pour que les élèves français soient sensibilisés à la géographie ou aux institutions européennes, a minima.

TB : Parlons justement de votre émission-phare Avenue de l’Europe – Le Mag, diffusée entre 2006 et 2020. En presque 15 ans de diffusion, avez-vous constaté une sensibilisation accrue des téléspectateurs aux enjeux européens ?

VA : Alors c’est presque plus que ça, puisque nous avons commencé en 2001 avec l’avènement de l’euro. A l’époque, nous étions une toute petite émission de 6 minutes 56 secondes, mais extrêmement bien exposée puisqu’elle était en prime à 19h55, après le 19/20. Ensuite, nous avons petit à petit évolué, grandi, et changé d’horaire pour devenir une émission, certes mensuelle, mais qui durait 60 minutes.

J’ai le sentiment que les Français ont de plus en plus d’intérêt pour ce qu’il se passe au niveau européen. Contrairement à avant, ils comprennent qu’aujourd’hui, un grand nombre de décisions qui vont impacter leur vie, sont prises à 28 puis maintenant à 27, au niveau européen. Toutefois, il y a deux soucis : ils n’ont pas toujours la connaissance de comment ça marche, et les informations en provenance de Bruxelles ne sont pas toujours claires, ni même transparentes. Ils ont donc le sentiment qu’on leur cache des choses et le complotisme au niveau des informations européennes marche très fort. C’est encore plus une raison pour laquelle il faut que nous, les médias, et en particulier les médias de masse que sont la télévision et la radio, informent sur ce qu’il se passe en temps réel, et non pas une fois par mois pour faire un récapitulatif.

TB : L’Association des Journalistes Européens, que vous présidez actuellement, a envoyé le 23 septembre un courrier à la Commission européenne pour dénoncer le rôle écrasant de l’anglais dans les institutions européennes. Pensez-vous que ces institutions ont aussi une part de responsabilité dans la faible couverture et le faible intérêt médiatique des thématiques européennes.

VA : Elles l’ont, à la fois par leur propre faute, notamment en ne traduisant plus leurs documents en français, mais aussi parce que c’est aussi, n’en déplaise à certains, un système complexe à comprendre, avec un Commissaire en charge de tous les secteurs et qui, de par sa fonction, essaye de faire avancer ses dossiers. Nous recevons chaque jour de la Commission européenne un nombre de communiqués absolument effarants. Comment faire le tri ? Lesquels sont bons ? Comment les diffuser ? C’est un peu compliqué, mais c’est la nature même de la structure européenne qui veut ça.

C’est vrai qu’il y a eu un moment où les Commissaires de nationalité française, bien que ne représentant pas la France, ne venaient pas souvent à Paris. Dans mon émission Avenue de l’Europe, j’ai eu de grandes difficultés à avoir sur mon plateau des Commissaires ou des Députés européens, que ce soit à Paris ou en direct de Bruxelles, simplement parce que ces gens-là sont surchargés et ne trouvaient jamais le temps de venir dans nos émissions. Aujourd’hui c’est un peu différent, je vois que Thierry Breton est très régulièrement invité dans les émissions et a même été convié avec Clément Beaune lors de l’émission en direct sur les élections américaines sur France 2. C’est tant mieux.

C’est toutefois difficile pour ces émissions, car si vous voulez inviter Ursula von der Leyen sur votre plateau, comme ce fut le cas pour l’émission présentée par Léa Salamé, elle parle d’abord quelques mots en français puis s‘exprime en anglais ou en allemand. C’est la même chose pour les Députés européens qui sont en charge, par exemple, de rapports ou autres missions. Il y a un réel problème de langue et qui rend la communication plus difficile de leur part vers les citoyens français qui eux-mêmes ont un gros problème de langue, si je puis dire.

Retrouvez cette interview dans l’émission « Place de l’Europe » diffusée le 16 novembre sur les ondes de RCF-Alsace. Chaque mois, le pôle médias des Jeunes Européens – Strasbourg intervient dans cette émission pour parler d’un grand enjeu de l’intégration européenne.

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